#Photographe confiné(e) : Jean-Matthieu Gautier

30 mai 2020   •  
Écrit par Cassandre Thomas
#Photographe confiné(e) : Jean-Matthieu Gautier

Fisheye continue à vous donner la parole après le confinement. Chaque semaine, découvrez des photos et son auteur(e). Installé à Saint-Malo, Jean-Matthieu Gautier a profité de cette étrange période pour capturer la mer barricadée.

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je suis photojournaliste, membre du studio Hans Lucas et associé de l’agence Oblique. J’ai passé près de 10 ans comme photographe et photo-éditeur à l’agence Ciric et j’ai lancé en 2014 la revue de photo reportage EPIC-stories, dont la publication s’est arrêtée en 2017 mais que j’envisage de relancer dans les prochains mois. Je travaille essentiellement autour de sujet long-cours notamment au Moyen Orient, avec un net intérêt pour les questions religieuses.

J’habite Saint-Malo avec ma famille après avoir vécu en région parisienne, en Inde et en Thaïlande où est né mon deuxième enfant (sur trois).

Comment as-tu vécu ton confinement ?

Mon confinement s’est passé de façon très calme, dans une « zone verte » où les cas de Covid n’ont jamais été très nombreux. Nous avons la chance d’avoir une maison avec, un jardin une balançoire, et bientôt un chien. Il est parfois bon de vivre dans un monde de clichés !

Le fait de voir des projets tomber à l’eau a été difficile. Notamment une suite de reportages pour un grand magazine qui m’aurait amené à voyager depuis l’Irlande jusqu’à Israël en quelques semaines. Un projet de longue haleine, intégralement financé par le magazine – c’est devenu tellement rare !  J’ai pris une grosse claque.

Presque depuis le début de la crise, mon quotidien a été rythmé par les bulletins médicaux d’un ami et du père d’une amie, tous deux atteints du Covid. Ils sont sortis après deux mois de réanimation. Un parfait petit miracle du déconfinement !

Et, en plus de dix ans de reportages, souvent à l’étranger, j’ai réalisé que je n’avais pas passé autant de temps avec les miens depuis cette période. Ce confinement m’a permis de confirmer de manière concrète que cela est précieux !

Qu’as-tu appris sur ta pratique photo en cette étrange période ?

J’habite Saint Malo depuis 7 ans mais, bizarrement, je n’avais que très rarement travaillé en tant que photographe dans ma ville. Cette situation m’a donc amené à devoir repenser ma manière d’envisager mon travail. Me situant en « zone verte », je savais que ce qui pouvait se passer autour de chez moi n’intéresserait pas beaucoup les magazines avec lesquels je collabore habituellement.

Et puis il y a quand même eu le blocage de la mer, des plages, des chemins côtiers, des falaises où l’on vient se gaver les yeux de beauté, ces lieux qui vous hurlent « liberté » à la gueule. Les voir bloqués, particulièrement dans cette ville, où tant d’explorateurs on ressenti l’impulsion du départ, simplement en restant là, à regarder les vagues mourir au pied des remparts… C’était pour moi l’illustration parfaite de l’absurdité de la situation.

Pour couronner le tout, je voulais changer mes habitudes, me donner une légitimité à capturer ces endroits que je photographie peu. J’ai profité de mon petit Moyen Format argentique acquis juste avant le confinement. Ce fut la révélation. Ne pas savoir ce que ça va donner. Craindre de me planter. Et me planter d’ailleurs, avec des doubles expositions non désirées. Des expérimentations que j’assume et que nos appareils derniers cris, bardés de technologie, ne peuvent pas reproduire.

Si tu devais être confiné avec un ou une photographe, qui serait l’heureux.se élu.e ?

Aujourd’hui tout le monde est photographe, il suffit d’avoir un smartphone. Alors je choisis ma femme, qui a superbement alimenté nos WhatsApp familiaux et de potes avec des photos à la con de notre quotidien. Et au milieu, on trouve des pépites. Elle allait courir en bord de mer à des heures où ça en valait la peine et c’était vraiment beau. J’ai aussi commencé à donner des leçons de photos à mon aîné qui a 9 ans. Il a du potentiel.

S’il faut un nom, je lâcherais celui de Corentin Fohlen. C’est un bon copain et il réussit correctement les pâtes au pesto. Surtout, en dehors d’une sérieuse et belle série montrant un Paris vide seulement peuplé de sans-abris, il a effectué deux séries d’autoportraits délirants dont j’aurais tué pour voir les coulisses.

Quel est ton mantra favori, histoire de rester optimiste ?

Pendant tout le confinement, un groupe de rigolos venaient occuper leur heure de sortie quotidienne à scotcher des citations détournées sur une grille barrant l’entrée d’une digue. J’ai entre autre pu lire : « Même à Sainte Hélène on pouvait aller à la plage », signé Napoléon. « Un rideau de fer s’est abattu sur la plage », signé Winston Churchill. « Ich bin ein baigneur », signé JFK.

De mon côté, pour faire corps avec l’injonction présidentielle, j’ai essayé de profiter de cette période pour lire un peu plus que d’ordinaire. J’ai relu Peste et choléra de Patrick Deville. Il conte l’histoire d’Alexandre Yersin, un homme qui, à la fin du XIXe siècle, entre deux explorations dans la jungle, se rend à Hong Kong où sévit une épidémie de peste noire et découvre le bacille de la peste. Il ouvre alors la voie pour créer un vaccin. Alexandre Yersin, qui était parallèlement un fabuleux explorateur écrivait à un moment de sa vie : « ce n’est pas une vie que de ne pas bouger ». Cette phrase me parle.

Un dernier mot ?

L’histoire de la plage confinée et de la mer interdite est terminée. Depuis quelques jours s’est ouvert un nouveau chapitre et c’est fendart. Les plages et les sentiers côtiers de nouveaux ouverts, les gens s’y sont rués comme jamais, c’est l’autoroute. L’absurde continue. En toute logique et pour éviter les rassemblements avec bouteilles de rouge et paniers pique-nique du soir, les plages sont fermées entre 20h et 8h du matin et ont gagné une appellation « plage dynamique » ! Cela signifie que si votre intention était de vous dorer la voute plantaire, oubliez ! Il faut bouger sans cesse : jeux de ballons ou châteaux de sable sont rigoureusement interdits. Se tremper les pieds ? Même tarif. Il faut se baigner ou rien.

Dans l’ensemble, les gens jouent le jeu. Le spectacle arrive dès que la maréchaussée pointe. Ce sont les gendarmes de Saint Tropez ! Et tous ceux qui étaient posés sur leur serviette se mettent à marcher en rond pour donner le change, les ballons sont rangés dans les sacs, les pâtés des enfants écrasés sans semonce, au milieu de grands cris frustrés. Mais une fois les uniformes disparus à l’horizon, la vie reprend son cours. Le Covid a réussi à faire peur à tout le monde, les gendarmes, non. Rien ne bouge, rien ne change.

© Jean-Matthieu Gautier © Jean-Matthieu Gautier

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© Jean-Matthieu Gautier

© Jean-Matthieu Gautier

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