Jusqu’au 5 décembre 2026, LaCinetek met à disposition dans son abonnement deux films documentaires de Raymond Depardon : Faits divers (1983) et Délits flagrants (1994). Une plongée dans la police, puis dans la justice parisienne, et un cinéaste qui laisse tourner la caméra au plus près du réel.
Raymond Depardon, ce « photographe-cinéaste », toujours renversant de précision, à l’affût du réel, au contact des gens et de ce qui se passe, est, à l’occasion du mois du documentaire de la plateforme LaCinetek, mis en lumière à travers deux de ses films : Faits divers (1983) et Délits flagrants (1994). Un diptyque se répondant et se complétant malgré plus de dix ans d’écart.
Dans le premier, nous plongeons dans le quotidien d’une brigade de police du 5e arrondissement de Paris. Du commissariat aux rues, en passant par les espaces intimes, les plans durent et glacent parfois le sang. Nous assistons à la déposition d’une femme qui vient porter plainte pour viol et que l’on réprimande sur un ton paternaliste, puis nous restons figés dans un appartement, où une autre femme, allongée sur un lit, inanimée, est victime d’une overdose. Les silences, les regards, le souffle du policier qui s’accélère à la vue de ce corps à la lisière de la mort, les plans rapprochés sur une main gorgée de sang… Raymond Depardon reste, il ne se dérobe pas, et le spectateur non plus, contraint lui aussi de regarder. C’est le cadre, et un rythme posé, qui nous enjoignent de recevoir l’image. En laissant tourner la caméra, il recueille ce qui se passe devant lui : personne ne joue, c’est criant de vérité, et tout a pourtant l’air si bien composé, comme dans ses photographies, des postures aux lumières, des couleurs aux visages marqués.
Le « parler frais »
Puis vient Délits flagrants, tourné en huis clos dans les bureaux de la 8e section du Palais de justice de Paris, section disparue en 1999 avec une réorganisation du parquet. Quatorze plans-séquences montrent les confrontations entre les prévenus et les magistrat·es (les substituts du procureur), notamment Michèle Bernard-Requin, chargé·es de gérer la permanence criminelle quotidienne, de diriger les enquêtes de police urgentes et de décider immédiatement des suites judiciaires. On regarde avec précision les différents cas de figure, comme celui d’une femme jugée pour vol à l’étalage aux Galeries Lafayette, qui se fourvoie dans ses mensonges. On ressent la fatigue des journées passées dans ces bureaux clos, et des échanges teintés de malaise ou de sourires nerveux.
Ce qui ressort de ces films, c’est le dévoilement du « parler frais », une obsession que Raymond Depardon avouait au micro de France Culture en 2017. Le vrai, dans le langage comme à l’image, nous apparaît plus vrai que jamais, avec ses maladresses et ses bizarreries. Il est difficile d’imaginer que cette institution accepte aujourd’hui de se laisser filmer ainsi, avec autant de vérité, et l’on garde l’impression que rien n’a été coupé au montage.
Ce que ce diptyque nous dévoile aussi, c’est une fresque particulière de la France des années 1980-1990, qui prend parfois à la gorge : la misogynie, le racisme latent. Et à l’heure où d’autres images de la police nous parviennent, il y a quelque chose de déroutant à regarder celles d’hier. Raymond Depardon, pourtant, ne dénonce pas, il regarde et capte longtemps, pour nous laisser le temps, à nous aussi, de comprendre ce qui se joue de l’intérieur, et comment, peut-être, arriver à le défaire.
Faits divers et Délits flagrants sont disponibles dans l’abonnement à LaCinetek, jusqu’au 5 décembre 2026. Ce diptyque est labellisé Bicentenaire de la Photographie par le ministère de la Culture.
