« Sous cette cloche, l’air est composé d’une molécule IKEA »

22 décembre 2020   •  
Écrit par Anaïs Viand
« Sous cette cloche, l’air est composé d’une molécule IKEA »

Atterrissage à Copenhague, trajet à bord de l’Oresunstag (train reliant le Danemark et la Suède), quelques forêts et lacs plus tard : Älmhult. Bienvenue dans le Small Land d’Emma Burlet. Un monde fait d’enfants qui ont pour point commun de vivre dans le fief d’IKEA. Un témoignage délicat sur une ville-entreprise où règne l’innocence. Entretien avec la photographe française âgée de 27 ans.

Fisheye : Trois phrases en guise d’introduction ?

Emma Burlet : Je suis photographe et vidéaste. J’habite à Paris, et je travaille entre Paris et Lille. Je m’aperçois tous les jours de la chance que j’ai d’exercer un métier en perpétuel renouveau.

Je suis instinctive, voire compulsive – et cela me coûte cher en pellicules ! Je choisis mes sujets en fonction de ce qui m’entoure. J’aime l’interaction avec les gens que je photographie, j’accorde beaucoup d’importance à la perception de la couleur, et je ne suis pas à cheval sur la technique.

Comment t’est venue l’idée de documenter un tel sujet ?

Small Land est le premier projet que je réalise sur une longue période. À côté de mon travail artistique, je fais des photos de mode, tout en collaborant de plus en plus avec la presse. Ma relation au temps est complètement différente pour ces deux axes. Dans le cadre de commandes, tout va vite, tout doit aboutir rapidement, alors que les projets plus « personnels » appellent à la recherche, au développement d’une réflexion, aux changements de cap…

En 2014, alors qu’elle travaillait depuis une quinzaine d’années chez IKEA, ma mère est partie vivre à Älmhult, au sein de la ville siège de l’entreprise. C’est ainsi que j’ai découvert cet endroit très particulier, et à force de m’y rendre, j’ai décidé d’en faire le sujet d’une série.

© Emma Burlet

À quelle fréquence t’es-tu rendue à Älmhult ?

Je n’y ai jamais vécu. Cependant, sur les cinq années où ma famille y a résidé (de 2014 à 2019), j’ai accumulé une présence de plus de six mois. Je restais plusieurs semaines, et mes séjours étaient fréquents.

Comment as-tu procédé une fois sur place ?

La plupart des personnes s’installent à Älmhult pour le travail, et beaucoup d’entre eux viennent de l’étranger.

Je n’ai ressenti aucune difficulté à entrer en contact avec les habitants. J’ai rencontré des expatriés comme des locaux, tous sont habitués à un mode de vie international. C’est une ville qui observe un énorme flux de passage et la notion d’étranger n’a plus tellement lieu d’être, c’est d’ailleurs un aspect essentiel de l’identité de cette ville. Aussi, les habitants sont familiers avec la présence des journalistes ; ils n’ont donc pas fui devant mon boîtier.

Quel est le quotidien d’un ou une photographe en excursion à Älmhult ?

Tout d’abord il ou elle doit s’adapter aux saisons. L’hiver est un peu ardu car il fait nuit à 15 heures et les commerces ferment très tôt. Quant aux habitants, ils ne restent pas dehors à cause du froid. Il est toutefois possible de se poser dans l’unique café de la ville pour essayer de les rencontrer.

© Emma Burlet

Pourquoi avoir choisi de documenter l’impact d’IKEA sur les enfants uniquement ?

J’ai voulu montrer la diversité de la population d’Älmhult. Tant de nationalités y sont présentes…Les enfants offrent un témoignage sans détour, et honnête. Ils n’ont pas les problématiques des adultes. Je voulais étudier l’impact du quotidien dans ce genre de ville entreprise. Comment l’innocence compose-t-elle avec des enjeux dont elle n’a pas même conscience ?

Quel est leur quotidien ?

Comme tous les autres enfants, ils vont à l’école, et ont des activités extra scolaires… Ils sont au contact de dizaines d’autres nationalités, et donc de cultures. Ils sont habitués à manger des plats venant des quatre coins du monde. Tout en eux est empreint d’une notion d’internationalité. Ils déménagent au gré des contrats de leurs parents, et puis il y a le « retour au pays », et les études… Chaque enfant est un jour confronté au fait de quitter ses amis et ses habitudes pour s’en aller. Leurs relations amicales sont bien souvent éphémères.

Qu’est-ce qu’on ressent quand on déambule dans cette ville-entreprise ?

C’est difficile à décrire, car Älmhult reste une ville, avec tout ce que cela induit. Mais on peut observer comme une cloche de verre au-dessus qui fait que ce microcosme répond à une mécanique parallèle. Et sous cette cloche, l’air est composé d’une molécule IKEA.

Les signes IKEA sont quasiment invisibles dans tes images, pourquoi ?

J’ai souhaité garder IKEA à distance dans le projet. La firme en tant que telle est davantage un prétexte ; j’aurais finalement pu travailler sur une autre ville-entreprise. Ce qui m’intéresse ici n’est pas la marque en soi, mais l’impact qu’elle a dans le quotidien de mes sujets. En l’occurrence ils dorment, mangent, étudient… Ils vivent avec l’entreprise en toile de fond.

© Emma Burlet

 

Peux-tu me commenter l’image de cette petite fille portant un bob ?

Il s’agit de ma soeur, Nora. Ma mère a toujours apporté des produits dérivés à la maison. Parmi ceux-ci ce bob, des écharpes, et bien d’autres accessoires. Quand tu as des parents travaillant chez Ikea à Älmhult, tu as nécessairement ce genre d’objets !

Une rencontre particulièrement marquante que tu souhaiterais partager ?

Camille, une jeune Française qui avait alors 18 ans, et sa soeur, Clarisse (à droite sur le dyptique ci-dessous) sont le fruit d’une union IKEA (couple de salariés IKEA, formé sur le lieu de travail. Elles ont vécu dans plusieurs pays avant d’emménager à Älmhult où leur famille réside depuis quelques années désormais. À l’époque de notre rencontre, elle se préparait à quitter sa famille pour étudier aux Pays-Bas. Elle incarne le caractère international des jeunes d’Älmhult.

© Emma Burlet© Emma Burlet

© Emma Burlet© Emma Burlet© Emma Burlet

 

© Emma Burlet

© Emma Burlet© Emma Burlet
© Emma Burlet© Emma Burlet

© Emma Burlet

© Emma Burlet

Explorez
Kincső Bede : Déshéritée
© Kincső Bede
Kincső Bede : Déshéritée
Dans son livre Porcelain and Wool, Kincső Bede se réapproprie son identité transverse par des objets, des lieux et des tissus de la...
04 décembre 2025   •  
Écrit par Marie Baranger
Mouche Books édite son premier livre photo-poésie Selfportraits
© Lena Kunz
Mouche Books édite son premier livre photo-poésie Selfportraits
La revue Mouche, qui fait dialoguer le 8e art avec la poésie depuis quatre ans, lance sa maison d’édition Mouche Books avec comme premier...
27 novembre 2025   •  
Écrit par Marie Baranger
Corps, catch et injonctions : la séance de rattrapage Focus
©Théo Saffroy / Courtesy of Point Éphémère
Corps, catch et injonctions : la séance de rattrapage Focus
Les photographes des épisodes de Focus sélectionnés ici révèlent les corps et dénoncent les injonctions que nous leur collons. Ils et...
26 novembre 2025   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Dans l’œil de Naïma Lecomte : rendez-vous au bord de l’eau après les cours
© Naïma Lecomte / Planches Contact Festival
Dans l’œil de Naïma Lecomte : rendez-vous au bord de l’eau après les cours
Cette semaine, nous vous plongeons dans l’œil de Naïma Lecomte. Jusqu’au 4 janvier 2026, l’artiste présente Ce qui borde à Planches...
24 novembre 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Les images de la semaine du 1er décembre 2025 : surface et profondeur
© Carla Rossi
Les images de la semaine du 1er décembre 2025 : surface et profondeur
C’est l’heure du récap ! Cette semaine, les photographes publiés sur les pages de Fisheye s’intéressent autant à la surface qu’à la...
Il y a 5 heures   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Dörte Eißfeldt, lauréate du prix Viviane Esders 2025
© Dörte Eißfeldt
Dörte Eißfeldt, lauréate du prix Viviane Esders 2025
Dörte Eißfeldt reçoit le prix Viviane Esders 2025 pour une œuvre qui repousse les frontières du médium, alliant rigueur conceptuelle et...
06 décembre 2025   •  
Écrit par Costanza Spina
3 livres à offrir à Noël : réel, fiction et mode
Dior par Yuriko Takagi © Yuriko Takagi
3 livres à offrir à Noël : réel, fiction et mode
Noël approche. À cette occasion, la rédaction de Fisheye vous concocte des sélections de ses livres photo préférés, que vous...
05 décembre 2025   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Pour Noël, Tendance Floue organise une vente de tirages à moins de 70 euros
© Céline Croze / Tendance Floue
Pour Noël, Tendance Floue organise une vente de tirages à moins de 70 euros
Jusqu’au 10 décembre 2025, les membres de Tendance Floue vous proposent d’acquérir certaines de leurs œuvres grâce à une vente...
04 décembre 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet