Swinging Bamako

05 juillet 2016   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Swinging Bamako
Un tube chanté en français dans la plus pure tradition de musique salsa par un groupe malien enregistré à La Havane dans les années 1960, voilà l’énigme autour de laquelle gravite l’exposition Swinging Bamako présentée à Arles à travers le travail de quatre photographes.

Les expositions photo sont souvent prétextes à histoires, et celle intitulée Swinging Bamako, la fabuleuse histoire des Maravillas de Mali présentée au couvent Saint-Césaire en est une belle illustration. Il y a d’abord cette époque formidable des années 1960 où les indépendances dans plusieurs pays d’Afrique font souffler un vent de liberté et de créativité qui touche tous les domaines : mode, littérature, poésie, photographie… Malick Sidibé est un des grands témoins de cette époque qu’il a si bien captée, le soir dans les rues de Bamako et dans son studio.

Il y a les tirages singuliers du photographe de Kayes, cette grande ville malienne située à 500 km de la capitale : les enfants de l’indépendance aux tenues savamment accessoirisées affluaient dans le minuscule studio de Sadio Diakité, qui avait la particularité de montrer en chacun de ses modèles une superbe insolence. Du fait de sa petite taille, ses clichés en contre-plongée leur conféraient une forme de vanité, et on voyait apparaître sur les bords de ses images les murs du studio tant l’espace était exigu.

Époque charnière

Un autre photographe participe à faire revivre cette époque, c’est le Sénégalo-Marocain Abdourahmane Sakaly, qui ouvre en 1956 son studio dans la capitale malienne. Le tout-Bamako vient s’y faire photographier, c’est l’opérateur le plus réputé de la ville. Zohra Sakaly, sa fille, se souvient qu’un jour « un client qui posait avec son poste lui a dit : “Attendez, Monsieur Sakaly, il faut que j’allume la radio ! » Ce à quoi mon père a répondu avec humour : “Parce que tu crois qu’on va capter le son de la radio dans la photo ?” » Ce photographe a vu le Mali colonisé par la France accéder à l’indépendance en 1960, sous la présidence de Modibo Keïta. Il assistera, huit ans plus tard, à l’arrivée du régime militaire de Moussa Traoré. C’est à cette époque charnière que prend naissance l’histoire de l’exposition, celle des Maravillas de Mali.

Un danseur Yéyé, 1965 © Malick Sidibé
Un danseur Yéyé, 1965 © Malick Sidibé

Inspiré par le modèle guinéen de Sékou Touré, Modibo Keïta instaure les Semaines nationales de la jeunesse pour stimuler la création artistique dans le cadre d’un retour à l’authenticité. L’idée est de se démarquer de l’influence coloniale. Dès lors, des orchestres se développent dans toutes les régions de cet immense pays, le plus vaste d’Afrique de l’Ouest après le Niger. Et, en 1964, sept jeunes Maliens – sélectionnés sur une simple lettre de motivation – sont envoyés à Cuba pour étudier la musique. L’un des commissaires de l’exposition, Richard Minier, raconte : « Là bas, ils vivent la grande vie. Ils sont nourris, blanchis, et ont de l’argent de poche. À la base, aucun d’eux ne se connaît. Ils viennent de six régions différentes du pays, et ne parlent pas les mêmes dialectes. »

Ils décident de créer le groupe Las Maravillas de Mali (« Les Merveilles du Mali »). Ils deviennent progressivement le symbole de la collaboration entre les deux pays frères, le Mali et Cuba. En 1967, ils rentrent à Bamako pour trois mois de vacances et donnent les deux seuls concerts sous le nom de Maravillas de Mali pour le septième anniversaire de l’indépendance du pays. Puis ils repartent à Cuba et enregistrent leur seul et unique album dans le studio Egrem, mythique maison de disques qui verra passer le Buena Vista Social Club, quelques années plus tard. Richard Minier explique : « L’album devient rapidement un best-seller à Cuba, puis le disque est envoyé au Mali et le tube Rendez-vous chez Fatimata devient numéro 1 dans toute l’Afrique de l’Ouest. » Un titre dans la plus pure tradition de la musique salsa, chanté en français par des Maliens et enregistré à Cuba, voilà l’improbable fusion qu’opère cet album concentrant à lui seul l’esprit de cette période.

Stars et vestige du pouvoir

C’est alors que le vent tourne et, en 1968, un coup d’État éclate au Mali. Le général Moussa Traoré dépose le régime socialiste, installant une dictature militaire qui sera à son tour renversée en 1991. Du coup, c’est la chute des Maravillas qui s’amorce. Sommés de rentrer au Mali en 1971, ils sont tout à la fois des stars et des vestiges du pouvoir de Modibo Keïta – et du modèle communiste. On leur demande de ne plus chanter en espagnol et de changer de nom. L’histoire de ce groupe, dont la création et la chute furent d’ordre politique, est contée dans cette exposition par des photos de l’Agence malienne de presse et les archives personnelles de cinq membres des Maravillas que Richard Minier a pu retrouver.

Regardez-moi !, 1962 © Malick Sidibé
Regardez-moi !, 1962 © Malick Sidibé

C’est ainsi que l’on arrive à la dernière histoire de cette exposition. Celle d’une rencontre de Richard Minier, qui explique : « Tout a commencé en 1999. Je faisais un voyage au Mali et, le jour de mon départ, j’ai croisé un groupe de musiciens qui jouait dans le hall de l’hôtel. Le flûtiste attira mon attention, car sa sonorité était différente des autres. Je me suis approché de lui pour lui demander d’où il tenait cette tonalité particulière. “Moi, je suis allé à Cuba pour étudier la musique”, me répondit-il. Il m’a juste dit cette phrase, on s’est quitté et j’ai pris mon avion. » Ces quelques mots trottent dans la tête de Richard Minier jusqu’à ce que, trois mois plus tard, il décide de revenir au Mali. Il retrouve le flûtiste qui lui raconte l’histoire des Maravillas et lui fait rencontrer les quatre autres membres du groupe toujours en vie. Puis, en 2004, Richard Minier part à Cuba afin de dérouler le fil de l’histoire. « Je suis allé à La Havane, j’ai retrouvé la bande originale de leur album, la villa où ils ont vécu, le DJ qui a popularisé leur musique, et les musiciens avec lesquels ils ont joué », nous raconte-t-il.

… L’intégralité de cet article est à retrouver dans Fisheye #19, en kiosque actuellement.

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