Tine Bek encense la vulgarité de l’éphémère

11 mars 2022   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Tine Bek encense la vulgarité de l’éphémère

Dans The vulgarity of being three-dimensional, l’artiste danoise Tine Bek propose une étude intrigante des formes. Jouant avec les matières, l’éphémère et le durable, le beau et le hideux, elle construit une collection de sculptures instables et interroge, en parallèle, le rôle même de la photographie.

Une mèche de cheveux argentée brillant face au flash d’un boîtier, une assiette laissée sale dans un évier, de curieuses sculptures de papier mâché, des natures mortes aux fruits à moitié dévorés… Les compositions de Tine Bek étonnent. Ennuyée par la beauté ordinaire, l’artiste venue de Copenhague s’applique à déceler la splendeur dans le banal, voire le laid. À contre-courant des esthètes, elle pointe son appareil vers les constructions instables, oubliables de notre existence pour mieux révéler leur singularité. Après des études d’histoire, l’autrice s’est formée au 8e art à l’école danoise Fatamorga, avant de continuer son apprentissage à l’École d’art de Glasgow. Là-bas, elle développe rapidement un goût pour l’instantané, et fige ses moindres mouvements avec un bel enthousiasme. « Mon petit jetable m’accompagnait partout et je documentais tout, en gardant toujours à l’esprit mon écriture visuelle, que j’avais définie assez tôt. Puis j’ai commencé à travailler sur un premier projet, Komfort Skulptur, qui m’a guidée vers la mise en scène, et le contrôle », explique-t-elle.

Shootant uniquement à l’argentique, Tine Bek n’utilise que très rarement la chambre noire, préférant se servir de son propre scanner pour imprimer ses œuvres. « Il produit de très belles images, et parvient à figer le grain d’une manière délicate. S’il est extrêmement vieux, et assez capricieux, il apporte, je crois, un plus à mes clichés », ajoute-t-elle. Une douceur dans les couleurs, dans le ressenti de la matière qui apporte à ses créations une dimension apaisante, caractéristique de son travail.

© Tine Bek

La beauté de l’erreur, le charme du banal

C’est en 2016 qu’est née The vulgarity of being three-dimensional, alors que la photographe feuilletait des ouvrages dans une librairie. « Je suis tombée sur un livre de mon autrice danoise préférée : Karen Blixen. Il s’agissait d’une collection de nouvelles, dont l’une était intitulée “Carnival”. Le récit était confus, comportait beaucoup de noms et croisait histoires, philosophie et interrogations existentialistes. Au cœur d’un monologue, un des personnages lançait : “Comme c’est terriblement vulgaire d’être en trois dimensions !” Je suis immédiatement tombée amoureuse de cette citation », se souvient-elle. Et c’est précisément ce qui intéresse Blixen – l’équilibre fragile entre fiction et réalité, entre les genres, les identités – qui fascine également l’artiste. De quoi sommes-nous constitué·e·s ? Ne sommes-nous pas de simples formes ? Qu’est-ce qui définit la beauté ? En jouant avec les matériaux, mais aussi la diversité des sujets, Tine Bek s’amuse à déconstruire toute notion de hiérarchie. Dans ses images, le marbre croise la mousse, le bronze, le plastique, le beurre… et bien sûr l’être humain. « Plus une matière dure, plus elle est jugée forte, noble. Moi, j’aime m’intéresser au changement, à la décrépitude, à la fugacité du monde », confie-t-elle.

Et en contrepoint, c’est la place même de la photographie au sein des arts que l’autrice questionne. « Un ancien professeur m’avait appris à observer une image de la même manière qu’une peinture, ou qu’une sculpture. Si j’ai d’abord eu beaucoup de mal à y arriver, j’apprécie sa détermination et son ouverture d’esprit », précise-t-elle. Alors, à l’instar de l’Allemande Barbara Probst – dont le travail sur les perspectives en photographie a trouvé sa place au sein du parcours Elles x Paris Photo – Tine Bek joue avec les angles, trompe le regard, souligne à l’aide du cadre ou de la lumière des détails qui appellent à la métamorphose. Car ses images se lisent finalement comme une étude des défauts, de la beauté de l’erreur, du charme du banal. Il y a, dans ses créations, un écho au Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde – l’une de ses fictions favorites. Une envie d’encapsuler la splendeur de la jeunesse, de l’éphémère, et de contempler, impuissant·e son inévitable décomposition. « Toutes les figures de The vulgarity of being three-dimensional essaient tant bien que mal d’être quelque chose qu’elles ne sont pas. De prendre des formes impossibles », explique-t-elle. Une obsession teintée de mélancolie. Car à trop vouloir se métamorphoser, on perd finalement notre individualité. « Je pense que nous passons beaucoup de temps à rechercher la perfection. J’essaie de faire en sorte que mes images demeurent libres, qu’elles ne subissent pas les contraintes des lois sociétales établies – celles qui définissent ce qu’est une bonne photographie », conclut l’artiste.

 

The vulgarity of being three-dimensional, Éditions Disko Bay, 40€, 184 p.

© Tine Bek

© Tine Bek© Tine Bek

© Tine Bek

© Tine Bek© Tine Bek

© Tine Bek

© Tine Bek© Tine Bek

© Tine Bek

© Tine Bek© Tine Bek

© Tine Bek

Explorez
David Salcedo : dans la lumière, ouvrons les yeux
© David Salcedo
David Salcedo : dans la lumière, ouvrons les yeux
À travers Te vas a quedar ciego, David Salcedo retravaille des images capturées dans des émissions télévisées et recrée d’autres...
02 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Baccarat et Fisheye : entrer en Résonances
© Aliocha Boi et Daphné Lejeune
Baccarat et Fisheye : entrer en Résonances
Réalisé en partenariat avec Fisheye, Résonances, un bel ouvrage, célèbre le savoir-faire, de plus de 260 ans, de la Maison Baccarat et sa...
01 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Portrait(s) 2026 : David LaChapelle en majesté à Vichy
This is my house, New York, 1997 © David LaChapelle
Portrait(s) 2026 : David LaChapelle en majesté à Vichy
Jusqu'au 4 octobre 2026, le festival Portrait(s) investit la ville de Vichy pour sa quatorzième édition. Cette année, le photographe...
25 juin 2026   •  
Hommage à Marie-Jo Lafontaine : du noir et blanc à l'éclat du monochrome
Marie-Jo Lafontaine © Département du Nord
Hommage à Marie-Jo Lafontaine : du noir et blanc à l’éclat du monochrome
Jusqu’au 27 septembre 2026, le musée de Flandre, à Cassel, consacre la rétrospective Tout ange est terrible à Marie-Jo Lafontaine....
12 juin 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Park Chan-wook, quand la photographie fait son cinéma
Mademoiselle Minhee Kim. © Park Chan-wook
Park Chan-wook, quand la photographie fait son cinéma
Connu pour ses films à l’esthétique millimétrée, Park Chan-wook offre à Arles une facette plus secrète de son travail : la photographie....
07 juillet 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Fisheye #77, désormais en kiosque, s’immisce au cœur des festivals photo de l’été 2026
La petite Vera, Lac Baïkal, Sibérie, 1998. © Claudine Doury / Courtesy de l’artiste et de l’agence VU’
Fisheye #77, désormais en kiosque, s’immisce au cœur des festivals photo de l’été 2026
Que valent nos images ? C’est avec cette question en tête que nous avons composé Fisheye #77, que vous pouvez dès à présent retrouver en...
06 juillet 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Eyes of the Storm - Paul McCartney photographe, 1963-64 le calme avant la tempête
Paul McCartney, Autoportrait, Londres, 1963 © 1963-1964 Paul McCartney sous licence exclusive de MPL Archive LLP
Eyes of the Storm – Paul McCartney photographe, 1963-64 le calme avant la tempête
Jusqu'au 3 janvier 2027, le musée Granet accueille Eyes of the Storm, une exposition consacrée à une facette méconnue de Paul McCartney...
04 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Chère Lisa : ces choses que l’on revêt
© Louise Chevallet
Chère Lisa : ces choses que l’on revêt
C’est entre les pages du journal intime de sa mère que Louise Chevallet s’est aventurée pour composer son ouvrage Chère Lisa. À...
03 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot