Unis par la foudre : Téo Becher et Solal Israel

25 août 2022   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Unis par la foudre : Téo Becher et Solal Israel

Fascinés par un fait divers − un groupe de personnes ayant survécu à un coup de foudre non loin de Nancy − Téo Becher et Solal Israel se rendent sur place pour capturer à la chambre photographique les lieux d’un tel événement, les victimes, et leurs histoires. Cet article est à découvrir dans notre dernier numéro.

Nous sommes le 2 septembre 2017, en fin d’après-midi, à Azerailles, une commune de Meurthe-et-Moselle. Les habitants, réunis à l’occasion d’un festival de musique, sentent les premières gouttes de pluie tomber. Au loin, un orage gronde, mais des kilomètres séparent les éclairs du groupe. Alors que l’averse s’intensifie, ils trouvent refuge sous un chapiteau, non loin d’un aulne. Soudain, contre toute attente, l’arbre est frappé par la foudre. Le courant circule jusqu’à leur abri, puis les atteint. Un éclair violent, un bruit tonitruant. Les corps sont frappés. Un choc puissant. Tout devient confus. « Nous nous sommes écroulés. Vous voyez les personnages du film Avatar qui tombent comme des feuilles lorsqu’ils sont débranchés ? C’était nous, chutant comme au ralenti », commente Raphaëlle Manceau, l’une des victimes. Au réveil, tout n’est que bruit sourd, chaos. Les acouphènes assourdissent le monde, et l’onde électrique rend chaque geste difficile, chaque regard hagard. Les habitants d’Azerailles sont transportés aux urgences, mais leur mémoire défaille. Où sont-ils ? Que font-ils là ? Tout semble flou.

« Quinze minutes de ma vie ont disparu entre le moment où j’ai été frappée et celui où les pompiers sont arrivés. À cela s’ajoutent trente minutes de brouillard, où les souvenirs reviennent en vagues. Je ne cessais d’oublier qui j’étais. J’ai finalement mis six semaines à avoir une réponse à ma plus grande question: comment un corps non sportif peut-il, sans avoir fait d’effort intense, se déplacer de six mètres et ne pas en être conscient ? J’ai finalement appris que je me réveillais et m’écroulais à répétition, et que, à chaque fois que je revenais à moi, j’essayais de m’enfuir, de m’éloigner, à quatre pattes, à genoux… », raconte Raphaëlle Manceau. Ils sont une quinzaine à avoir été fulgurés ce jour-là, unis malgré eux par une foudre qui ne les a pas tués. On nomme « fulguration » un coup de foudre qui ne décime pas ses victimes. Un phénomène qui paraît surnaturel, et qui pourtant toucherait environ 100 à 500 personnes par an en France, « bien que la plupart des cas ne soient pas signalés », précise Rémi Foussat, médecin urgentiste et chercheur spécialisé dans les troubles neurologiques et neuropsychologiques chez les victimes fulgurées. 

© Téo Becher et Solal Israel

C’est grâce à un podcast diffusé en mars 2019 sur France Culture que le photographe Téo Becher découvre cette histoire étrange. Il fait alors à son colocataire Solal Israel, portraitiste, le récit de ces mystérieux rescapés installés non loin de sa ville natale, Nancy. « J’ai tout de suite trouvé cela fascinant. Si nous avions déjà parlé de notre envie de travailler ensemble, il manquait un prétexte. Immédiatement, j’ai vu un projet photographique se former. Un projet qui nécessitait une donnée humaine assez importante… Or le portrait, c’est le truc de Solal », précise Téo Becher. Les deux artistes se sont rencontrés il y a une dizaine d’années, alors qu’ils étudiaient au 75, école supérieure des arts de l’image, en Belgique. Depuis, leur amitié comme leur confiance l’un en l’autre n’a cessé de croître. « J’ai tout de suite accroché au sujet. Dans le podcast, l’un des fulgurés déclare que, s’ils ont survécu à la décharge, c’est parce qu’ils ont partagé la charge électrique. Si scientifiquement cette déclaration est erronée, l’image demeure belle : elle raconte la dimension humaine de l’aventure », ajoute Solal.

Peu de temps après, les deux auteurs se lancent dans un périple éclair. En quatre jours, ils mènent l’enquête, interrogent les passants, épluchent les coupures de journaux, cherchent l’arbre frappé par la foudre et rencontrent quatre des quinze fulgurés de ce 2 septembre. D’abord méfiants, ces derniers se laissent convaincre par la démarche des artistes. Une approche à contre-courant des médias sensationnalistes venus couvrir leur histoire les années précédentes. « Nous utilisons la chambre grand format qui permet de prendre le temps, de poser le regard, et surtout de réaliser un véritable travail en duo. Chaque image est pensée en commun. Cela permet aussi d’échanger avec la personne que l’on photographie, d’apprendre à mieux la connaître », ajoutent-ils. 

© Téo Becher et Solal Israel© Téo Becher et Solal Israel

Parmi les victimes se trouve Raphaëlle Manceau, enseignante pour des enfants issus du voyage, qui a été fulgurée au niveau du crâne. « Il est étrange de réaliser que les personnes présentes semblent avoir été blessées au niveau de leurs points forts. Un ami conteur a été touché frontalement, au niveau de la zone cérébrale traitant la mémoire et les souvenirs. Une autre femme, grande marcheuse, a eu les jambes paralysées. Quant à moi, c’est la zone du langage qui a été impactée, alors que mon quotidien consiste à apprendre aux jeunes à lire et écrire, commente-t-elle, avant de poursuivre. Le côté grisant de la fulguration ? On a accès à une grande partie du fonctionnement de son cerveau. Il est en hyperactivité, l’échange électromagnétique continue. Pendant trois mois, j’ai vécu une période que je qualifie “d’open bar”, très grisante : j’avais accès à des souvenirs d’enfance, je pouvais effectuer des multiplications à trois chiffres de tête, j’écumais les documentaires… Mais en contrepartie, je m’épuisais. Plus je me stimulais, plus j’abimais mon langage, plus mon débit ralentissait… Jusqu’à ce que je perde complètement l’usage de la parole. »

Entravée par le manque de recherches dédiées à la fulguration, Raphaëlle Manceau se heurte alors à l’incompréhension des médecins qui considèrent que, une fois ses blessures physiques guéries, elle est tirée d’affaire. Il faudra à l’enseignante un réapprentissage total du français, grâce à une orthophoniste, pour parvenir à communiquer de nouveau. Une évolution guidée par la bienveillance du chercheur Rémi Foussat. « J’avais commencé à m’intéresser à la fulguration par l’intermédiaire de mon mentor, le Dr Laurent Caumon qui m’a proposé ce sujet de thèse. J’ai entendu parler du groupe d’Azerailles par un ami. La prise de contact s’est faite d’abord par écrit, puis physiquement un mois plus tard », explique-t-il. À l’aide de ses connaissances − des troubles immédiats et transitoires comme de ceux qui s’installent dans la durée, voire de ceux qui ne se révèlent que des mois ou des années plus tard −, le médecin parvient à accompagner sa patiente dans le difficile retour à la normalité. « Aujourd’hui, je n’ai pas tout récupéré. Je demeure toujours coincée dans l’instant présent : j’ai des sonneries pour tout, car je ne perçois pas le temps qui passe. Je peine à ressentir des émotions aussi, pas de stress ni d’angoisse. Si j’étais très empathique avant, aujourd’hui je ne me laisse plus envahir par les sentiments, je suis stoïque », confie Raphaëlle Manceau. Autant de changements aléatoires qui constituent pour le chercheur − comme pour les photographes − une matière première passionnante. « C’est tout le problème de la fulguration. Chaque coup de foudre est unique. Il existe des lésions neurologiques, cutanées, cardiaques, digestives, gynécologiques, physiques… Tout un panel varié. Si l’arythmie cardiaque est un trouble relativement courant, les syndromes post-traumatiques, les troubles de l’équilibre, du sommeil, l’angoisse, ou encore les changements de caractères peuvent être plus pesants », ajoute le médecin au micro de France Culture. 

 

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #54, disponible ici.

© Téo Becher et Solal Israel

© Téo Becher et Solal Israel© Téo Becher et Solal Israel© Téo Becher et Solal Israel
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