
Le photographe Zexuan Zeng exhume lors d’un voyage les fantômes de l’Armée rouge qui ont réalisé la Longue Marche, un épisode fatal de la guerre civile chinoise qui opposait les communistes de Mao Zedong aux nationalistes et Tchang Kaö-chek.
Quatre pierres tombales sont disposées sur le carrelage. Elles sont peintes d’un blanc terne et ornées d’une étoile rouge qui paraît battre comme une plaie gorgée de sang. « Je les ai à peine touchées, mais je crois qu’elles ne sont même pas faites en plastique, révèle Zexuan Zeng. Je crois que c’était de la mousse. »
Cette morne photographie a été capturée dans Guizhou, une province du sud de la Chine. L’artiste visitait un musée, niché dans un grand temple bouddhiste qui, selon ses mots « mythifie l’histoire de l’Armée rouge. » Zexuan Zeng était alors à la moitié d’un voyage de deux mois sur les traces de la Longue Marche, célèbre épisode de la guerre civile chinoise qui désigne la retraite des troupes communistes de Mao Zedong face à l’Armée nationale révolutionnaire de Tchang Kaï-chek.
Au début, en octobre 1934, les effectifs rouges comptaient cent mille membres. Un an et dix mille kilomètres plus tard, seuls 10 % avaient survécu. « La Longue Marche a démarré à Ganzhou, raconte le photographe. C’est ma ville natale. Elle a un temps été considérée comme une capitale potentielle. De nos jours, il ne s’agit plus qu’une cité insignifiante au cœur d’une région sous-développée. Ce n’est ni sur la côte ni dans l’intérieur. Elle est coincée au milieu. Les autorités font une promotion démesurée de la place de la ville dans l’histoire liée au parti communiste. Il ne reste que ça. » Cette obsession se traduit dans les rues, couvertes d’étoiles et de références à la Longue Marche. Sur le chemin des fantômes maoïstes, Zexuan Zeng a observé d’innombrables monuments, sculptures de leaders et de soldats à la gloire de l’Armée rouge. « Il y en a tellement que les gens ne les prennent plus vraiment au sérieux, assure-t-il. C’est ce que j’appelle l’inflation des symboles. »


L’histoire comme un produit
Cette inflation est l’un des sujets centraux de The Internal Crusade. Une série de 110 clichés que le photographe a ramenée de son périple et dans laquelle il énumère une liste de symboles vidés de leurs sens. « Par exemple, quand on voit une pierre tombale, un corps est habituellement enterré en dessous, reprend-il. C’est sa fonction. Mais ici, ce n’est pas le cas. Ces pierres tombales ne sont pas liées à un individu. Face à elles, on ne peut pas penser à un soldat en particulier. À son nom, à son histoire. Ce n’est plus qu’un accessoire. Entre ce que c’est censé raconter et la réalité, le gouffre est trop grand. » Au cœur de son projet, un cliché interpelle. Il dépeint des emblèmes coupés de leur fonction d’origine : des dizaines de drapeaux communistes froissés, entassés dans une remise abandonnée. Zexuan Zeng raconte avoir immortalisé cette scène dans une sorte de parc d’attractions commémoratif, un village où les touristes sont censé·es faire l’expérience du passé. « Au fond, il y avait un bâtiment abandonné, narre l’artiste. J’ai ouvert une porte et j’ai vu cette pièce remplie de drapeaux. Ils devaient probablement être installés de partout lorsque le parc a ouvert, permettant de raconter une grande histoire nationale. Aujourd’hui, ils gisent là, inutiles. En Chine, on dit que tous les drapeaux rouges ont été peints avec le sang des sacrifiés. Pour moi, cette pile de drapeaux est une pile de sang. » Cette image forte de sens fait suite à une autre : celle de cinq hommes tenant un cochon sur un tréteau, le corps en arrière, la gorge tranchée. Son sang écarlate coule dans une bassine et asperge le sol.
Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #74.




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