Margaux Fournier : Au bain des dames au bord de la vieillesse

19 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Margaux Fournier : Au bain des dames au bord de la vieillesse
© Margaux Fournier / "Au bain des dames"
Polaroid de Margaux Fournier
© Miles Aldrige
Joëlle avec un chapeau
© Margaux Fournier / Au bain des dames

Avec Au bain des dames, nommé aux César 2026, Margaux Fournier réalise une fresque contemporaine d’un groupe d’amies retraitées marseillaises. Au bord de l’eau, la peau exposée plein soleil, elles se dévoilent à corps et cœurs ouverts sur le temps qui passe et sur ce qu’il a apposé sur elles. Ils sont de ces bains qui font du bien, et celui des dames fait un bien fou. Rencontre.

Fisheye : Quelle est la genèse d’Au bain des dames ?

Margaux Fournier : J’avais une idée archivée depuis longtemps dans mes notes, qui s’appelait Les Tournesols, à propos de ces femmes qui restent des heures à la plage à Marseille. Elles sont là tout le temps, elles font presque partie du paysage, je les vois depuis toujours. En relisant ça, je me suis dit que c’était un bon sujet, ça parlait de ce que je connaissais. Au départ, je pensais écrire une fiction. Mais je me suis confrontée à une réalité très concrète. Des actrices de 60 ans avec un accent marseillais, il n’y en a pas des milliers dans le système, ou elles n’ont pas de carrière qui dure aussi longtemps. Donc j’ai basculé vers un documentaire, inspiré par des techniques de théâtre.

Comment as-tu composé concrètement ?

Je n’ai pas écrit de dialogues. J’écrivais sur le plateau, c’est-à-dire à partir de ce que le tournage me donnait mais jamais de dialogues pré-définis. Chaque jour, je dérushais, et j’écrivais une suite pour le lendemain. Ce que j’avais envie de voir, ce que je voulais développer. C’est très proche d’un travail de théâtre, tu construis avec ce qui est là, dans l’instant avec tes personnages comme matière vivante. On a tourné en une semaine. Puis je suis revenue environ trois semaines après pour compléter, faire quelques « mises en scène ».

Comment as-tu rencontré les protagonistes du film, et surtout Joëlle ?

J’ai fait mes premiers repérages sur cette plage par instinct, tout simplement parce que j’aimais le nom, et aussi parce que j’allais voir une copine qui a déménagé dans le quartier. Je suis tombée directement sur Joëlle, sa pote Régine et le chien Pastis : j’ai tout de suite su que c’était elles. Le lendemain, elles m’ont présenté leur groupe, et ça s’est confirmé. On a tourné dès le surlendemain avec Théo Vincent, le chef opérateur. J’avais, avec ce groupe, quelque chose de très fort. Elles représentaient toutes des sortes d’archétypes féminins. Et puis j’ai eu, avec ce groupe, quelque chose de très fort et une connexion très naturelle. Joëlle s’est imposée comme le personnage principal par ce caractère marqué et une certaine ambiguïté, décimant des indices sur ce qui se tramait au fond d’elle.

Femmes devant un tag
© Margaux Fournier / Au bain des dames
Groupe de retraités à la plage
© Margaux Fournier / Au bain des dames
Gros plan sur un dos bronzé
© Margaux Fournier / Au bain des dames
Gros plan sur une culotte de maillot de bain
© Margaux Fournier / Au bain des dames

Le film est très proche des corps, des peaux, mais ne sombre pas dans un regard voyeur. Comment as-tu travaillé cela ?

Je connaissais le travail de Théo depuis longtemps, sa sensibilité, et je savais qu’il avait un regard juste sur les femmes. On était une micro-équipe, juste lui et moi. La vraie direction, c’était d’avoir l’impression de faire partie du groupe. Et ça nous a empêchés d’aller vers des angles « voyeurs » – au-dessus, très Instagram, qui tronquent les corps, coupent les visages, ça aurait réduit les femmes et leur narration. Montrer des femmes désirables et désirantes sans les sexualiser au sens « d’objectifier » est un réel sujet. Ce n’est pas le fait de cadrer, le problème, c’est l’intention que tu poses avec ce cadre. Et nous, on cherchait de la poésie surtout. Il y a des plans très fixes, comme des photos, car je souhaitais filmer la photogénie de leurs peaux, des marques, des textures. Et pour contrebalancer ce parti pris de cadre, on a décidé au montage d’ajouter en fond de ces plans leur parole, vivante, une discussion dans laquelle elles parlent de leur rapport au corps, ce qui change, ainsi qu’une mention inédite de leur âge exact !

Le film bascule au milieu de la légèreté, Joëlle raconte des violences conjugales. Comment as-tu trouvé l’équilibre sans sombrer dans le pathos ?

Je ne voulais surtout pas faire un documentaire pathos. C’est même une des raisons qui m’a tenue longtemps loin du documentaire, cette idée qu’il ne faudrait pas faire de « jolie image », qu’il faudrait un drame « recherché ». Au départ, je voulais capter la parole du quotidien : ce qu’elles se racontent sur la plage, alors qu’elles se voient tous les jours. Je savais, en tant que Marseillaise, que j’allais avoir de la parole légère, des blagues, des vannes, des trucs crus, des choses très vivantes, j’ai toujours vu ça dans ma famille, et ça me suffisait.

Puis le tragique est arrivé assez naturellement, sans que je le cherche. Quand Joëlle m’a raconté son histoire, je lui ai dit que, cinématographiquement, ça expliquait beaucoup de choses sur elle, mais surtout que ça pouvait aider des femmes de sa génération, ou des plus jeunes, qui n’ont jamais osé en parler. Elle m’a dit : « Si je peux aider, ne serait-ce qu’une personne, c’est déjà ça. » Donc, on est revenues tourner l’interview, qui sort du cadre du début. Je lui ai alors posé deux, trois questions et on m’entend les dire, pour ne pas l’abandonner face caméra, dans le silence, dans la violence. Je voulais aussi respecter l’image qu’elle donne à voir d’elle, je ne voulais pas finir le film là-dessus, sinon ça l’aurait figé dans le drame, et elle bien plus que ça.

Au fond, qu’est-ce que le film dit de toi, de ton rapport aux femmes et à la vieillesse ?

J’ai grandi en entendant que la vieillesse était un naufrage. Je ne vais pas dire l’inverse, car techniquement, vieillir, c’est chiant, tu as mal au dos, tu es moins agile… Mais il y a quelque chose de plus clair selon moi, il y a une sagesse possible. Je souhaitais montrer une image plus nuancée de cette vieillesse. Certes, c’est bien de passer sa retraite au soleil, mais il y a aussi de la violence, physique et psychologique : l’invisibilisation, les remarques, les regards, et tout ce que la société inflige.

Je me rends aussi compte que la plage est une métaphore parfaite. C’est un lieu de contradictions, d’intimité et de non-intimité, de soleil et d’ombre. Un endroit où tout le monde se regarde, se compare, se juge et où, pourtant, des gens existent, dorment, rient, parlent… Vivent pleinement.

Au bain des dames est disponible en streaming sur France TV.

À lire aussi
Festival du court métrage de Clermont-Ferrand : nos coups de cœur
© Donna Gottschalk et Hélène Giannecchini / I want my people to be remembered
Festival du court métrage de Clermont-Ferrand : nos coups de cœur
Grand rendez-vous du film en France, le festival international du court métrage de Clermont-Ferrand célébrait sa 48e édition du 30…
10 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Jo Ratcliffe et Martin Parr : quand paysages et société se reflètent
© Martin Parr
Jo Ratcliffe et Martin Parr : quand paysages et société se reflètent
Au Jeu de Paume, du 30 janvier au 24 mai 2026, deux expositions majeures de photographie interrogent la manière dont l’image rend compte…
17 janvier 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Explorez
5 coups de cœur qui explorent le corps et sa mémoire
Cœur de lune © Bérangère Portella
5 coups de cœur qui explorent le corps et sa mémoire
Tous les lundis, nous vous dévoilons deux photographes qui ont retenu notre attention à travers cette rubrique coups de cœur. Cette...
15 juin 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Mesnographies 2026 : nos vies de luttes
© Virginia Morini
Mesnographies 2026 : nos vies de luttes
Jusqu’à début septembre, le festival Mesnographies dévoile un parcours photographique au cœur des problématiques actuelles : dérèglement...
10 juin 2026   •  
Eboro de Nuits Balnéaires, un retour poétique aux ancêtres
Adama et Awa 3, Eboro, 2026 © Nuits Balnéaires
Eboro de Nuits Balnéaires, un retour poétique aux ancêtres
En descendant les marches qui mènent au sous-sol de la Fondation Henri-Cartier Bresson, l'on découvre Eboro. Cette série de photographies...
05 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Les coups de cœur #584 : Daria Nazarova et WTNS
© Daria Nazarova
Les coups de cœur #584 : Daria Nazarova et WTNS
WNTS et Daria Nazarova, nos coups de cœur de la semaine, traitent de la représentation des corps et du mouvement. Toutes deux inspirées...
01 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Watching TV : Olivier Culmann et l'histoire des regards perdus
Watching TV © Olivier Culmann
Watching TV : Olivier Culmann et l’histoire des regards perdus
Dans Watching TV, Olivier Culmann montre différents regards, ceux hypnotisés, et l’histoire qui émerge à travers les téléviseurs. 
19 juin 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
5 coups de cœur qui explorent le corps et sa mémoire
Cœur de lune © Bérangère Portella
5 coups de cœur qui explorent le corps et sa mémoire
Tous les lundis, nous vous dévoilons deux photographes qui ont retenu notre attention à travers cette rubrique coups de cœur. Cette...
15 juin 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Les images de la semaine du 8 juin 2026 : quand l’image remplace les mots
© Clara Watt
Les images de la semaine du 8 juin 2026 : quand l’image remplace les mots
C’est l’heure du récap ! Cette semaine, les images éveillent des réflexions profondes là où les mots font parfois défaut. En se...
14 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Anna Leonte Loron réinvente les représentations des femmes à table
© Anna Leonte Loron
Anna Leonte Loron réinvente les représentations des femmes à table
Avec Les Femmes ont faim, la photographe Anna Leonte Loron explore les liens entre plaisir, alimentation et représentations féminines....
13 juin 2026   •  
Écrit par Costanza Spina