Maru Kuleshova, sur la rivière de la postmémoire

19 février 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Maru Kuleshova, sur la rivière de la postmémoire
Image issue du court-métrage Rememory © Maru Kuleshova
Deu femmes nues allongées
Image issue du court métrage Rememory © Maru Kuleshova

Photographe et réalisatrice russe réfugiée à Paris, Maru Kuleshova signe, avec Rememory, son premier court métrage. L’œuvre offre un tableau poétique sur la postmémoire, explorant avec délicatesse le legs des traumatismes, qu’ils soient personnels ou collectifs, d’une génération à l’autre.

Une goutte d’eau et le fragment d’un regard. C’est ainsi que s’ouvre Rememory, le premier film de Maru Kuleshova, produit par Facteur Humain. « Ce travail est né de mon expérience intérieure et de celle des personnes qui m’entourent, une expérience façonnée par un traumatisme générationnel – issu de la guerre et de la violence – et par la manière dont celui-ci brise le silence au sein du corps », raconte-t-elle. Sa caméra alterne entre le puzzle abstrait d’un visage et un tableau presque romantique de femmes nues dans ce qui ressemble à une chapelle (la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière), pratiquant des gestes de soin. « Tout au long du tournage, une seule question m’a taraudée : comment révéler honnêtement l’univers intérieur d’une personne et explorer le traumatisme générationnel à travers un portrait collectif de femmes ? », poursuit-elle.

L’artiste, réfugiée à Paris depuis deux ans et demi, après avoir passé un an et demi en Arménie pour couvrir le conflit au Karabakh, s’intéresse ainsi au concept de postmémoire, théorisé initialement par Marianne Hirsch (The Generation of Postmemory: Writing and Visual Culture After the Holocaust, 2012). « Sa recherche a été un compagnon invisible dans mon exploration visuelle, précise Maru Kuleshova. La postmémoire est un dialogue constant avec l’invisible. C’est pourquoi le contexte de l’histoire de mon film se situe dans une zone frontière, un espace liminal. » Elle s’interroge : « Comment est-il possible de se souvenir du passé de quelqu’un d’autre ? Peut-on survivre à la douleur d’un traumatisme, celle qui s’installe comme de la poussière et qui ne peut se traduire par le langage ? » Pour la réalisatrice, la réponse se trouve dans le corps, dans les gestes, dans le lien aux autres. « Il ne reste que le corps et son langage, comme une tentative de toucher ces expériences », confie-t-elle. 

MaruKuleshova
Réalisatrice
« L’eau, sous ses différentes formes, me fait penser à la mémoire humaine. Comme la rivière, nous ne retournons jamais au même endroit.  »

Le rituel comme soin

Le corps devient alors le canevas de Maru Kuleshova. « J’y explore le contenu caché et multicouche qu’il est capable de contenir, et tente de le traduire en un langage visuel », précise-t-elle. Plutôt que de simplement exposer les traumatismes, elle révèle le soin collectif. Dans la chapelle, les femmes se brossent les cheveux, s’étreignent, se versent avec tendresse de l’eau sur le corps, se lavent. Chaque rituel rapproche les âmes, chaque geste devient un acte de soin. L’eau irrigue chaque recoin de Rememory. Elle est l’élément qui instaure le dialogue, celui qui contient des symboliques puissantes. « L’eau, sous ses différentes formes, me fait penser à la mémoire humaine. Comme la rivière, nous ne retournons jamais au même endroit. Nos souvenirs perdent de leur clarté, s’estompent, s’oublient – et la perte, tout comme les événements traumatisants, se transforme avec le temps en quelque chose d’autre », soutient l’artiste.

Par le son et l’image, Maru Kuleshova immerge ses spectateur·ices dans un bain salvateur, capable de laver l’expérience traumatique héritée des générations passées. Le film ne se termine pas sur un écran noir : « Les images continuent de vivre de manière invisible dans la conscience du spectateur à travers le bruit de l’eau qui coule », conclut la réalisatrice. Et si Rememory continue de vous interroger, Maru Kuleshova espère qu’il pourra « amener chaque personne à engager un dialogue intérieur avec elle-même – et avec ces lieux inconscients que chacun porte quelque part au plus profond de soi ».

Des mains qui tiennent un fragment avec des yeux
Image issue du court métrage Rememory © Maru Kuleshova
Des femmes nues dans une chapelle
Image issue du court métrage Rememory © Maru Kuleshova
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