« 404 Not Found » : le renoncement du réel de Luca Marianaccio

« 404 Not Found » : le renoncement du réel de Luca Marianaccio

Architecte de formation, Luca Marianaccio a délaissé ses premières amours pour se consacrer au 8e art il y a maintenant douze ans. Dans 404 Not Found, le photographe italien documente les changements du paysage contemporain. Il prête une attention particulière aux nouveaux phénomènes de l’anthropologie urbaine.

Fisheye : Comment es-tu passé de l’architecture à la photographie ? Quel est ton premier souvenir avec le médium ?

Luca Marianaccio : J’ai grandi dans un environnement où même la photographie vernaculaire, appliquée dans un contexte privé et familial, était rare. Il y avait peu de tirages accrochés à la maison. La plupart étaient en mémoire de parents qui nous avaient quittés ou de quelques évènements religieux. Ma première rencontre importante avec la photographie d’auteur a eu lieu au cours de mes études en architecture. Là-bas, j’ai eu la chance de croiser d’éminentes figures italiennes du milieu qui assistaient ponctuellement à nos séminaires d’éducation à l’image.

En architecture, l’étude des manières de concevoir dans un contexte donné passe inévitablement par une analyse approfondie, composée d’images. Dès lors, la photographie est devenue un outil d’investigation de l’espace dans lequel je vis. La soif de connaissance l’a transformé en besoin. C’est le meilleur moyen de percevoir et de restituer les lieux. Pour moi, il s’agit donc d’un médium qui traduit mes pensées. Il me met en relation avec le monde, m’aide à le lire et m’impose des questions. Il suit continuellement ma vie, sans forcément raconter quelque chose de précis, se fiant à mon instinct. Il n’y a jamais d’aspect philologique ou scientifique dans mon approche. Je regarde attentivement ce qui a déjà été fait et je réfléchis à la manière dont mon point de vue pourrait donner une vision différente de la réalité que je m’apprête à rencontrer.

© Luca Marianaccio© Luca Marianaccio

Comment l’idée de 404 Not Found t’est-elle venue ?

404 Not Found

est un projet que j’ai commencé en 2017, dans le cadre d’une résidence artistique à la Galleria San Fedela, à Milan. On m’avait attribué le thème de la ville. J’avais déjà eu l’occasion de travailler sur ce sujet par le passé, alors j’ai tenté une approche différente. Cette fois-ci, j’ai voulu donner de la substance à mon imagination en déployant en images l’histoire d’une ville d’un futur proche. En antidatant mon point de vue à notre époque actuelle, j’invite à considérer le futur comme le présent de quelqu’un. De cette façon, notre aujourd’hui devenait aussi le demain de celles et ceux qui ne sont plus à nos côtés.

Avec ce projet, j’ai mené une exploration solitaire de notre quotidien. J’ai réfléchi à la manière dont la technologie nous a éloignés de la réciprocité, créant de nouvelles perspectives illusoires tout en affectant nos impressions des autres et la façon dont nous prenons des décisions. J’étais fasciné par ce concept – propre aux réseaux de communication – dans lequel le « client » ne peut répondre à la requête malgré une connexion au « serveur » réussie. J’ai transposé cette pensée à l’histoire humaine et l’incommunicabilité qui nous distingue. Dans mon récit, le « client » et le « serveur » sont devenus des humains incapables d’échanger des ressources pour diverses raisons.

© Luca Marianaccio© Luca Marianaccio

Quel est ton rapport à la technologie et à Internet ?

Ma relation avec les technologies est mitigée. Internet a généré une espèce de boulimie d’images. Lorsque l’on fait une recherche, on ne voit pas seulement ce que l’on veut voir, on a désormais accès à un certain nombre de représentations superflues. À long terme, cette approche provoque une lente sédimentation d’informations indésirables dans mon esprit. Tout cela me fatigue et, pire encore, contribue à créer une sorte d’imagination passive qui peut m’influencer inconsciemment. L’aspect positif du réseau virtuel réside dans les nouvelles opportunités. C’est une fenêtre sur le monde à utiliser consciencieusement.

Ton approche est plutôt minimaliste…

Souvent, ce qui apparaît dans mes images est le résultat d’un travail de soustraction par rapport à un macrocosme de départ. C’est un effacement continu. Ce que je dépeins est sous les yeux de tous, mais il se trouve dans un large champ de vision et peut donc nous échapper par distraction et désintérêt. Peut-être plus qu’un langage minimaliste, le mien peut être défini comme un processus de renonciation du réel que j’essaye de poursuivre dans toutes mes recherches, et pas seulement dans 404 Not Found.

© Luca Marianaccio© Luca Marianaccio

Traces d’humanité absentes de l’image, visages dissimulés par un objet ou l’obscurité, mains esseulées… Dans ta série, il n’y a jamais d’êtres dans leur entièreté. Pourquoi ?

La quasi-disparition de la figure humaine se justifie par mon besoin de raconter des histoires non plus à travers les êtres, mais bien à travers les choses qui leur appartiennent. Le talent tragique, inné de l’homme est de modifier l’environnement, de le façonner à son image. L’observation du paysage m’a toujours aidé à me poser des questions sur sa condition et sur le sens de son errance sur Terre.

Penses-tu que nous soyons condamnés à une certaine solitude en raison de l’expansion des machines dans tous les domaines ?

La peur du lendemain est évidente quand il n’y a pas de mémoire efficace pour « justifier » nos habitudes. L’émergence et la progression de la société hyper-technologique – effrayante, aujourd’hui, à bien des égards pour des scénarios qui seront peut-être les nôtres d’ici peu – font naître des doutes sur ce que pourrait devenir notre quotidien. Nous devons faire face à la solitude. Je crois fermement que se confronter à son for intérieur est essentiel pour se sentir en harmonie avec ses propres actions.

Mais je n’envisage pas la question comme une condamnation. Je la perçois plutôt comme une prise de conscience de la condition humaine. La ville déploie progressivement sa vérité en tant qu’entité homogénéisante. Une créature qui a presque pris le dessus sur son créateur : au lieu d’être à son service, elle le contrôle et le manipule selon les trajectoires de son existence. La technologie a déformé le rythme de vie des individus, les éloignant de cette véritable réciprocité. À présent, ils ne peuvent plus être animés que par la fiction de l’artifice. Nous ne sommes pas condamnés, mais destinés à un futur que nous avons généré nous-mêmes.

© Luca Marianaccio© Luca Marianaccio

L’absence d’êtres humains dans les paysages que tu captures peut laisser place à une sensation de mélancolie. Quelles sortes d’émotions souhaites-tu transmettre à travers ce projet ?

Ma production d’images reflète et traduit inévitablement mes sentiments. Je vis avec une éternelle mélancolie, dont je ne veux pas approfondir les raisons. Certainement, après avoir passé les deux tiers de mon existence dans des lieux périphériques et en marge, avec une nature prédominante, je sens le paysage s’animer dans mon imagination. À mes yeux, l’anthropisation est toujours contre nature.

Cela peut paraître évident, mais instinctivement, l’homme a toujours refoulé et confié sa fragilité à autre chose que lui-même. Dans mon récit, cette révélation amère explique les raisons de son malaise qui résident dans sa conduite peu exemplaire. On se retrouve devant un miroir et on réalise soudain que la cause de nos plus grandes peurs, c’est nous-mêmes. 404 Not Found est une lettre ouverte à tous ceux qui veulent poser des questions sur l’avenir.

© Luca Marianaccio

© Luca Marianaccio© Luca Marianaccio

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