Le 7 à 9 de Chanel : Clément Cogitore et la figuration du sacré

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Écrit par Apolline Coëffet
Le 7 à 9 de Chanel : Clément Cogitore et la figuration du sacré
The Evil Eye © Clément Cogitore
Clément Cogitore au 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume © Benjamin Diaz
Clément Cogitore au 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume © Benjamin Diaz

Le 16 mars 2026 inaugurait la nouvelle saison du 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume avec le réalisateur Clément Cogitore. Au cours de la soirée, ce dernier a parlé de la création des images – et a notamment évoqué les questions de la narration et de la croyance, qui traversent son œuvre – avec l’étudiante-artiste du Fresnoy – Studio national des arts contemporains Ysé Sorel. 

Il y a tout juste une semaine, le 7 à 9 de Chanel signait son grand retour au Jeu de Paume. Comme à l’accoutumée, la salle était comble et une ambiance joyeuse régnait sur place, soulignant l’enthousiasme du public d’assister à une telle conférence. Ce lundi 16 mars, la journaliste Anaël Pigeat, qui mène toujours les échanges, recevait Clément Cogitore, réalisateur pour qui le cinéma a été une révélation tardive, mais décisive, puisque l’image animée s’est dès lors imposée comme son langage de prédilection. Face à lui se trouvait Ysé Sorel, artiste aux multiples activités qui suit actuellement une formation au Fresnoy – Studio national des arts contemporains. Au fil de la soirée, plusieurs sujets ont porté la conversation. Parmi eux se comptent la manière dont nous appréhendons ces images qui influencent notre perception du monde, l’importance de la narration, la mémoire collective et la place de la croyance.  

Séquence de Goutte d'or de Clément Cogitore
Extrait de Goutte d’or © Clément Cogitore
Ysé Sorel au 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume © Benjamin Diaz
Ysé Sorel au 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume © Benjamin Diaz

Une narration déterminante

« Nous allons retracer le parcours de Clément Cogitore et [revenir sur] la façon que tu as de travailler par-delà les disciplines de la création, à la fois sur le territoire de l’art, au cinéma et sur la scène », commence Anaël Pigeat pour lancer cette 7e édition du 7 à 9 de Chanel. L’œuvre du réalisateur gravite autour d’un même noyau. Elle interroge la manière dont l’art appose une empreinte souvent pérenne sur notre intériorité. Elle s’avère perméable aux nombreuses influences qui le traversent, aux médiums qui le touchent. « Ce qui m’impressionne le plus dans votre travail, dont on dit souvent qu’il s’intéresse à la question du rituel, aux imaginaires collectifs, c’est la façon dont vous créez des collusions fécondes entre des références classiques, disons de la culture légitime, et des éléments contemporains, en assumant une position de raconteur d’histoires, assure Ysé Sorel. Vous jouez avec la frontière des territoires, des médiums, du visible et de l’invisible, du sacré et du profane, du naturel et du surnaturel avec une liberté qui me paraît profondément inspirante. »

Si, aux prémices de sa carrière, la peinture prenait une place importante dans sa façon de composer des images, Clément Cogitore s’en détache peu à peu, à mesure que les années filent. Ces derniers temps, il puise davantage dans la littérature, avec laquelle il partage une sensibilité à la question de la narration, qui est « déterminante » dans l’élaboration de tout projet. Quand un personnage émerge, les scènes apparaissent naturellement. Par ailleurs, le « texte pur », comme il le nomme, le fascine. Le langage se révèle être un matériau singulier. Il porte en lui d’innombrables trajectoires, comme le début d’un film. Un extrait de Goutte d’or est alors diffusé sur l’écran. Dans la rumeur de la ville, nous observons notamment le ballet mécanique de véhicules de chantier. « Ce qui est assez beau, quand on commence un film, c’est qu’on peut faire tout passer, nous fait remarquer le réalisateur. On peut ouvrir un film à peu près n’importe comment, le public peut tout prendre parce qu’on ne sait pas où on a encore mis les pieds, ou on a lu quelques lignes de synopsis quelque part, mais tout est possible. » À ce moment-là, « l’imaginaire est grand ouvert, on peut laisser une empreinte plus durable ». À ce propos, il met également en évidence la faculté du cinéma à « encapsule[r] du temps », à « fige[r] un moment donné ».

Séquence des Indes galantes de Clément Cogitore
Extrait des Indes galantes © Clément Cogitore
Le 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume © Benjamin Diaz
Le 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume © Benjamin Diaz

Croyances et rencontres

Outre la narration, la croyance se place au cœur de l’œuvre de Clément Cogitore. Par essence, le cinéma « produit de la croyance », car « pour éprouver de l’empathie envers un personnage, il faut croire à son existence », relève-t-il. Cette foi ou cette confiance l’intéresse dans toute sa diversité, allant du mensonge à la spiritualité, en passant par la manipulation. Il cite même Saint-Augustin : « Il écrit, dans un de ses textes, qu’une communauté, c’est une architecture de croyances. Si on retire la croyance, la communauté s’effondre. […] Une grande partie de notre existence, de nos relations sociales, affectives, amoureuses, politiques repose sur des faits, mais aussi sur des choses qui sont non vérifiables. » Dans ce système, l’art permet de créer du lien, peut donner du sens au monde. En croisant les voix, les sons et les différentes séquences, Clément Cogitore cherche finalement à produire une expérience sensorielle qui capte l’attention, qui s’éprouve plus qu’elle ne s’explique. Il s’agit d’une rencontre entre des êtres, entre des émotions et, d’une certaine manière, il prend part au dialogue à travers le montage, ce moment où le film lui vient véritablement à l’esprit. C’est d’ailleurs dans ce sillage que s’inscrit The Evil Eye, dont un extrait a également été présenté au public du 7 à 9 de Chanel. Pour ce court métrage, l’artiste est parti de brèves vidéos déjà créées et disponibles sur des sites de banques d’images, il les a ensuite assemblées avant de tisser une narration à l’aide d’une voix off. « Chaque image fait appel à une autre image qu’on a déjà vue », explique-t-il.

Enfin, la conférence s’achève avec un dernier visionnage, celui de la captation des Indes galantes à l’opéra Bastille. Ici, l’œuvre de Jean-Philippe Rameau, datant de 1735, est réinterprétée sous un prisme urbain et politique, la musique baroque s’entrechoque avec le Krump, une danse développée dans les années 1990. Le spectacle qui, chaque soir, naît et meurt sur scène est désormais figé. Le rapport au temps affleure de nouveau. Chez Clément Cogitore, les fragments d’existence, tout comme les rencontres qui la jalonnent, revêtent une certaine beauté dans leur fragilité. Tout compte fait, le sacré émane aussi de la réalisation d’événements qui auraient pu ne pas être ou bien se déployer différemment, il se cultive dans le champ des possibles, là où tout commence.

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