« At The Hawk’s Well » : le ballet graphique d’Hiroshi Sugimoto

30 septembre 2019   •  
Écrit par Lou Tsatsas
« At The Hawk’s Well » : le ballet graphique d’Hiroshi Sugimoto

L’Opéra national de Paris accueille, jusqu’au 15 octobre, At The Hawk’s Well, un ballet contemporain mis en scène par le photographe Hiroshi Sugimoto. Une création moderne et épurée, inspirée par l’œuvre de William Butler Yeats et le théâtre Nô.

Au pied d’une montagne, un vieil homme attend depuis cinquante ans que l’eau miraculeuse d’un puits asséché coule à nouveau. Un jeune homme, nommé Cuchulain, fasciné par les contes entendus au cours de ses voyages s’approche à son tour, espérant devenir immortel en buvant le liquide magique. Mais le puits est gardé par une femme épervier, endormant les curieux qui veulent s’abreuver, laissant les hommes avides, et privés de son précieux pouvoir. At The Hawk’s Well (Au puits de l’épervier en français) est une pièce de théâtre en un acte écrite par William Butler Yeats en 1917, inspirée par le théâtre japonais Nô. Un récit poétique et allégorique, traitant de pouvoir, de destinée, de spiritualité ou encore d’héroïsme. C’est cette pièce complexe qu’a adaptée Hiroshi Sugimoto, photographe et artiste plasticien, pour l’Opéra national de Paris. Entouré d’Alessio Silvestrin (chorégraphe), Ryoji Ikeda (compositeur) et Rick Owens (costumier), ses « amis depuis des années, à la sensibilité unique et indispensable », l’artiste a fait ses premiers pas dans la mise en scène d’un ballet.

Dans un décor dépouillé, aussi moderne qu’inquiétant, le spectacle prend vie. Les costumes, modernes et grandiloquents, dissimulent les danseurs dans d’immenses manteaux texturés avant de révéler les corps : ceux des deux hommes de la pièce. L’ancien jouant la vieillesse avec forge et fragilité, et le jeune, empli d’une fougue orgueilleuse, et triomphante – campé par Hugo Marchand (Danseur Étoile de l’Opéra) au sommet de son art. Les ailes de la femme épervier, rouge écarlate et démesurées, guident quant à elles les spectateurs au rythme d’une musique contemporaine et métallique, vrillant les oreilles et construisant un univers sonore immersif et singulier. « Vivant dans un monde au flux constant d’informations, je considère que le minimalisme ne peut être trouvé qu’en repoussant les limites », confie Hiroshi Sugimoto. Les danseurs du Corps de Ballet de l’Opéra tournoient sur la scène, surmontée d’une longue estrade de bois clair, comme une voie royale menant vers le puits de l’histoire, un tableau graphique et plaisant.

© Ann Ray

L’éloge de l’immobilité

Si l’artiste et metteur en scène déclare désormais « percevoir la photographie comme une activité secondaire », sa connaissance de l’art visuel guide sa création. « Mon spectacle peut être considéré avant-gardiste aujourd’hui, mais dans cent ans, cette pièce deviendra classique », commente-t-il. Animé par une modernité déconcertante, At The Hawk’s Well fait l’éloge de l’immobilité dans un art en mouvement. « Dans ce contexte particulier, cette inertie est empruntée au Nô. La scène pensée par Hiroshi Sugimoto apporte beaucoup de surprises, en jouant avec les dimensions, les contacts entre les corps, la distance avec le public… C’est une toute nouvelle expérience », précise Alessio Silvestrin, qui s’est plongé dans des recherches pour chorégraphier cette pièce influencée par l’art japonais. Créées au 14e siècle, les performances du théâtre Nô s’inspiraient de la littérature traditionnelle mettant en scène des êtres surnaturels prenant l’apparence humaine. Dans une lenteur émouvante et prenante, les acteurs, revêtaient de magnifiques costumes et des masques, avancent sur scène, partageant leurs histoires.

C’est le point d’orgue du ballet d’Hiroshi Sugimoto. Dans un silence énigmatique et soudain, un acteur Nô marche le long de l’estrade, chantant d’étranges incantations. Au bout de la scène, le jeune homme semble l’attendre, assis et humble. C’est finalement dans cette langueur maîtrisée que la mise en scène du photographe séduit. Avec une tension mémorable, cet échange entre l’acteur et le danseur, entre l’être surnaturel et l’homme mortel captive l’audience. Dans la salle, le public entier semble retenir son souffle, observant l’interprète, figure étincelante dans un décor presque nu, avancer jusqu’à son interlocuteur. « Rechercher la vie éternelle est la nature des êtres humains. Mais qu’est-ce que la vie ? C’est une question que l’on se pose tout au long de la pièce », commente le metteur en scène. Dans cette ultime scène, sombre et épurée, il tente d’y répondre. Un dernier acte à la beauté visuelle indéniable, clin d’œil à l’amour du photographe pour les compositions.

 

Cet article a été publié avec la collaboration d’Octave Magazine.

 

At The Hawk’s Well

Jusqu’au 15 octobre 2019

Palais Garnier

Place de l’Opéra, 75009 Paris

 

© Opéra national de Paris 2019

© Ann Ray© Ann Ray© Ann Ray

© Ann Ray / OnP

© Julien Benhamou / OnP

© Julien Benhamou / OnP

© Agathe Poupeney / OnP

Hiroshi Sugimoto par © Agathe Poupeney / OnP

Explorez
Tamasha : le spectacle d’images d’Abhishek Khedekar 
© Abhishek Khedekar 2023 courtesy Loose Joints
Tamasha : le spectacle d’images d’Abhishek Khedekar 
Pendant plusieurs années, Abhishek Khedekar s’est immiscé dans le quotidien d’une communauté nomade indienne composée d’une centaine de...
28 février 2024   •  
Écrit par Cassandre Thomas
La sélection Instagram #443 : visions futuristes
© Sofia Sanchez et Mauro Mongiello / Instagram
La sélection Instagram #443 : visions futuristes
Cette semaine, les photographes de notre sélection Instagram esquissent des narrations aux accents futuristes. Pour ce faire, toutes et...
27 février 2024   •  
Les coups de cœur #482 : Tetiana Tytova et Lauren Gueydon
© Lauren Gueydon
Les coups de cœur #482 : Tetiana Tytova et Lauren Gueydon
Tetiana Tytova et Lauren Gueydon, nos coups de cœur de la semaine, s’intéressent toutes deux à la photographie de mode. La première s’en...
26 février 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Du passé au présent : comment les photographes de Fisheye se réapproprient les images d’archives
Homme et chien avec un masque à gaz, source : Ullstein bild / Getty Images
Du passé au présent : comment les photographes de Fisheye se réapproprient les images d’archives
Enquête familiale, exploration d’un événement historique, temporalités confondues… Les artistes ne cessent de se plonger dans les images...
23 février 2024   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Dans l’œil de Katya Kalyska : l'importance des relations humaines
© Katya Kalyska
Dans l’œil de Katya Kalyska : l’importance des relations humaines
Cette semaine, plongée dans l’œil de Katya Kalyska, photographe biélorusse dont nous vous avions déjà présenté le travail. Pour Fisheye...
À l'instant   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les images de la semaine du 26.02.24 au 03.03.24 : montrer le méconnu
© Lee Shulman / Omar Victor Diop
Les images de la semaine du 26.02.24 au 03.03.24 : montrer le méconnu
C’est l’heure du récap ! Cette semaine, les photographes s’attachent à rendre visibles des sujets méconnus ou peu représentés.
03 mars 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les expositions photo à découvrir ce printemps !
© Paul Wolff, « Femme en maillot de bain avec ombres de plantes », 1932, tirage d'origine, Collection Christian Brandstätter / Courtesy of Pavillon Populaire
Les expositions photo à découvrir ce printemps !
Chaque saison fait fleurir de nouvelles expositions. À cet effet, la rédaction de Fisheye a répertorié toute une déclinaison...
01 mars 2024   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Road trip, violence et alpinisme : nos coups de cœur photos du mois
© Henri Kisielewski
Road trip, violence et alpinisme : nos coups de cœur photos du mois
Expositions, immersion dans une série, anecdotes, vidéos… Chaque mois, la rédaction Fisheye revient sur les actualités photo qui l’ont...
01 mars 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas