Avec Unique, le Hangar joue la carte du singulier pluriel

24 avril 2024   •  
Écrit par Eric Karsenty
Avec Unique, le Hangar joue la carte du singulier pluriel
© Douglas Mandry, Retardant Panels (2023)
© Gundi Falk, Becher Variations (2020)

La nouvelle exposition du Hangar, à Bruxelles, met en lumière une vingtaine d’artistes qui ont choisi de transformer leurs photographies en objets uniques. Autant d’actes créatifs qui explorent les limites du médium tout en évoquant des problématiques contemporaines. 

La photographie est à l’origine un art de la reproductibilité. L’histoire du 8e art est balisée par de nombreuses expérimentations transformant les images produites en objets uniques. Du daguerréotype au mouvement pictorialiste, qui tentait de légitimer la photographie comme art à part entière par une intervention de la main rendant chaque épreuve singulière, les propositions sont multiples. La prolifération des images numériques à travers les réseaux et les écrans a sans doute réactivé ce besoin de donner aux images une matérialité et une présence qui leur faisait défaut. L’unicité des épreuves alors produites, au-delà de leur valorisation sur le marché de l’art, est devenue depuis plusieurs années un champ d’investigation pour les artistes, comme l’a rappelé la très belle exposition L’Épreuve de la matière, à la BnF récemment. Et comme le réaffirme avec panache l’exposition Unique, Beyond Photography, présentée actuellement au Hangar, à Bruxelles.

© Lior Gat, Knots in Space (2021)
© Morvarid K, « Temps 3.8 », This Too Shall Pass (2022)
© Sylvie Bonnot, Corps de brume (2024)

Vision magnétique et fantastique

Les vingt-et-un artistes exposé·es sur les mille mètres carrés et les trois niveaux du Hangar ont pour moitié moins de 40 ans, et résident en Belgique. On retrouve ainsi certains noms bien connus des lecteurs·ices de Fisheye, comme Alice Pallot (exposée en ce moment à la Fisheye Gallery) et Laure Winants. Toutes deux s’intéressent aux questions environnementales. La première en déployant un volet inédit de sa série Algues maudites, avec des images qui composent une nouvelle cosmogonie, aussi inquiétante qu’onirique. La seconde en explorant le spectre chromatique traversant une tranche prélevée dans une carotte glaciaire, nous entraînant ainsi dans un voyage dans le temps et dans l’éphémère des couleurs ainsi produites.

Connectés à la nature et plus précisément à la forêt, les travaux de Morvarid K, Sylvie Bonnot, Pepe Atocha et Douglas Mandry nous ont également séduits. Morvarid K développe en trois séries des expérimentations sur des forêts brûlées en recouvrant d’un filtre coloré au stylo bille un paysage dévasté, en frottant un papier photo directement au charbon des arbres brûlés, ou en brûlant des fragments d’images qu’elle assemble avec délicatesse en miniatures précieuses ou en un grand format qui recompose le paysage. Sylvie Bonnot, dont on a pu voir le portfolio dans Fisheye 64, reprend ses mues réalisées en Guyane et investit les murs du Hangar avec une œuvre de neuf mètres carrés. Impressionnante présence organique d’une forêt amazonienne dont elle restitue ici le mystère et la fascination. Lui aussi en Amazonie, mais du côté péruvien, Pepe Atocha nous propose, lui, une vision magnétique qui flirte avec le fantastique. Enfin, Douglas Mandry réalise une série étonnante en brûlant des panneaux de bois au chalumeau sur lesquels il imprime des photos trouvées de forêts tropicales. Il utilise pour cela des pigments vifs mélangés à une poudre rouge utilisée comme retardateur avec l’eau répandue sur les incendies. Le résultat est tout simplement poignant. 

© Stephan Vanfleteren, Mains (2019)
© Pepe Atocha, Ayahuasca Cielo

S’inscrire dans l’histoire du médium

On trouve également dans cette déambulation photographique le très beau travail de Lior Gal qui déroule le fil de sa mémoire des paysages en entourant ses compositions grand format d’un fil (soie ou coton) qui tisse un voile subtil. Pour lui, « les images existent en premier dans la rêverie, puis apparaissent au monde ». Encore une découverte avec l’artiste Gundi Falk, qui a travaillé plusieurs années avec Pierre Cordier, l’inventeur du chimigramme au milieu des années 1950 (technique qui consiste à créer des images par des réactions chimiques sur un papier sensible), et qui « interprète simultanément le jeu complexe entre hasard contrôlé et incontrôlable durant le processus créatif ». Ses compositions se réfèrent aux travaux de Bernd et Hilla Becher, tout en interrogeant la Subjektive Fotografie d’Otto Steinert. Une manière de s’inscrire dans l’histoire du médium pour en écrire une nouvelle page avec talent.

Vincent Zanni combine de son côté les techniques traditionnelles et contemporaines pour mettre en valeur l’importance du processus de création. Les images de la maison de sa grand-mère servent ici de support à un questionnement de la mémoire, en explorant la relation entre les images et les souvenirs. Sans énumérer les 21 artistes de l’exposition, on ne saurait passer sous silence la proposition de Stephan Vanfleteren. L’immense photographe belge confronte ici la lenteur du processus de décomposition à la vitesse de l’obturateur de l’appareil photo. Son image représente les mains de l’artiste néerlandais Armando, décédé en 2018. Cette épreuve a été enterrée en 2018 avant d’être exhumée un an plus tard, révélant au passage l’écoulement du temps et ses stigmates. 

Saisir une métamorphose

« Dans Unique, Beyond Photography, il est question de signification et de prise de conscience. La plupart des artistes relient leur pratique gestuelle à des approches conceptuelles, abordant des sujets tels que l’écologie, le rôle de la femme, la dégradation de la nature, les bouleversements technologiques, et bien d’autres, alimentant ainsi les grands débats mondiaux, analyse Delphine Dumont, directrice du Hangar. Ensuite les artistes interrogent le concept de mémoire. Un simple tirage suffit-il à préserver la mémoire ? Certains d’entre elleux tentent de saisir cette métamorphose en intervenant sur le tirage, ajoutant des marques du temps, presque comme des rides sur un visage vieilli. » Véritable manifeste artistique, l’exposition proposée par le Hangar met en avant nombre de créatrices et de créateurs émergent·es qui renouvèlent les écritures de la photographie contemporaine. À noter qu’un très beau catalogue rassemblant les artistes exposé·es (en français, anglais et néerlandais, 45 €, 176 pages) est disponible sur place ou via le site du Hangar.

L’exposition Unique, Beyond Photography se tient au Hangar de Bruxelles jusqu’au 8 juin 2024.

© Laure Winants, Time Capsule (2023-2024)
© Alice Pallot, « Essential photosynthesis », Algues maudites (2024)

À lire aussi
Au Hangar, douze femmes au plus près de l'engagement photographique
What’s ours, Beirut, Lebanon, 20 October 2019 © Myriam Boulos/ Magnum Photos
Au Hangar, douze femmes au plus près de l’engagement photographique
À l’origine de Close Enough, il y a la phrase prononcée par Robert Capa, « If your pictures aren’t good enough, you aren’t close…
20 septembre 2023   •  
Écrit par Milena III
Au Hangar, nos écosystèmes se font écho
Au Hangar, nos écosystèmes se font écho
Jusqu’au 8 juillet, le Hangar présente les travaux de huit artistes, réparti·es en trois chapitres : Echoes of Tomorrow, Melting Islands…
27 avril 2023   •  
Écrit par Ana Corderot
Explorez
Les images de la semaine du 4 mai 2026 : en immersion !
Missingu, œuvre évolutive. 50 à 450 tirages 25 × 20 cm sur papier washi kozo 1 g. Structures suspendues, exposition NÉO-ANALOG. © Laurent Lafolie
Les images de la semaine du 4 mai 2026 : en immersion !
C’est l’heure du récap ! Alors que les pellicules de nos smartphones se remplissent chaque jour d’innombrables images, les artistes de la...
13 mai 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Art et Patrimoine en Perche 2026 dévoile un parcours peuplé de légendes
Strange Place for Sunrise #04 © Dana Cojbuc
Art et Patrimoine en Perche 2026 dévoile un parcours peuplé de légendes
Le parcours Art et Patrimoine en Perche revient pour une 7e édition. Jusqu’au 14 juin 2026, quinze lieux d’exception présentent des...
08 mai 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Léna Maria : la nuit qui relie les êtres
© Lena Maria
Léna Maria : la nuit qui relie les êtres
Avec Les Nuits ouvertes, Léna Maria s’immerge dans une nature vibrante colorée d’ocres et d’argiles. À la lumière de la lune, elle...
29 avril 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
La sélection Instagram #553 : la ville et ses détails
© austinprendergast / Instagram
La sélection Instagram #553 : la ville et ses détails
Le retour des beaux jours voit les rues de Paris s’animer à nouveau. D’une terrasse à l’autre, éclats de rire et cris de joie se font...
21 avril 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Nos derniers articles
Voir tous les articles
MANN de Robbie Lawrence
© Robbie Lawrence
MANN de Robbie Lawrence
Dans les images de Robbie Lawrence, les motos filent à une allure hors du commun, parfois fatale. Et c'est justement ce lien étrange avec...
Il y a 7 heures   •  
Écrit par Thomas Andrei
Les coups de cœur #582: Lou Kalliopi et Lola Rossi
© Lou Kalliopi
Les coups de cœur #582: Lou Kalliopi et Lola Rossi
Lou Kalliopi et Lola Rossi, nos coups de coeur de la semaine, s’attachent à photographier le paysage. D’une représentation surréaliste de...
18 mai 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Cat Island Blues : Katherine Longly grave la mémoire d'Aoshima
Cat Island Blue © Katherine Longly
Cat Island Blues : Katherine Longly grave la mémoire d’Aoshima
Sur l’île japonaise d’Aoshima, rendue célèbre par ses centaines de chats, il ne reste aujourd’hui que trois habitant·es et une poignée de...
17 mai 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Nos coups de cœur de Photo London 2026 !
© Han Yang, courtesy of Han Yang and Bright Gallery
Nos coups de cœur de Photo London 2026 !
Jusqu’au 17 mai, Photo London investit pour la première fois le mythique Olympia de Londres, dans le quartier de Kensington. Entre...
16 mai 2026   •  
Écrit par Ana Corderot