Dans son ouvrage Blinded by the Grace, publié chez Loose Joints, Sarah Chaplin Espenon s’intéresse aux femmes chasseuses de tornades. Une pratique traditionnellement masculine que l’éditrice française explore au cœur d’un récit délicat aux noirs et blancs menaçants.
Les images sont granuleuses, obscures, elles disent l’agitation, la panique, le déferlement des éléments. À l’horizon – un horizon dramatiquement proche – on voit des tornades, tourbillons gigantesques aux tubes monstrueux. Les nuages s’y jettent, le ciel est sombre – il menace, lui aussi. Dans les cadres, quelques détails s’ajoutent : l’éclair qui s’abat non loin d’un toit, l’herbe qui se tasse contre le sol des champs, les branches qui ploient sous la force des vents… Et quelques silhouettes féminines, cheveux emmêlés, sourires triomphants, regards rivés vers la tempête qui approche, prêtes à saisir leur magnificence, malgré le danger, malgré la peur.
Pour réaliser Blinded by your Grace, Sarah Chaplin Espenon, éditrice de cofondatrice de Loose Joints, s’est intéressée à ces femmes qui chassent les tornades, fascinées par leur intensité. Entre recherches et collaborations directes avec ces aventurières, elle propose une relecture des images qui restent de ces face-à-face aussi périlleux qu’exaltants : harmonisées dans un monochromes rugueux, où les noirs et blancs se mangent, comme pour convoquer la hâte et l’excitation de l’instant, elle imagine un récit reposant sur les sensations.



Le rapport genré au danger
Les pages sont fines, presque friables, presque déchirables. Les tornades s’y déplacent, d’une feuille à l’autre, dans un alignement vertigineux. Loin du documentaire, ce que Sarah Chaplin Espenon donne à voir, dans cet ouvrage, c’est l’abandon de ces femmes, celles qui acceptent le risque – celui d’être détruites par dévouement, par passion. Dans ces paysages ébranlés, il n’est pas question de chercher un simple frisson, mais plutôt de choisir la vulnérabilité. Une vulnérabilité qui ne peut naître qu’en parallèle d’une intense concentration.
En filigrane, l’éditrice interroge cette pratique, traditionnellement masculine, et le rapport genré au danger. Pourquoi est-ce socialement plus convenable pour un homme de s’y intéresser ? Comment s’approcher volontairement d’une menace lorsqu’on est une femme et qu’on nous apprend à fuir plutôt qu’à nous attarder ? La prise de risque n’est-elle jugée saine d’esprit que quand un individu masculin choisit de l’entreprendre ? Peut-elle être perçue comme un droit universel ? Au cœur des débris et des ciels tumultueux, les chasseuses-autrices publiées dans Blinded by your Grace semblent nous proposer une narration complexe aux nuances délicates. Là, entre les orages et les grondements célestes, dans le noir le plus profond des tourbillons, elles laissent apparaître les lignes de crêtes sur lesquelles elles avancent, entre attirance et tension, entre prudence et conquête.
128 pages
45 €



