Dans Blindfolded, Antoine De Winter s’intéresse à la disparition des glaciers des Alpes suisses en mêlant abstractions colorées et images documentaires en noir et blanc.
Des draps s’étendent à perte de vue sur le glacier du Rhône, au cœur des Alpes suisses. « Il s’agit de tissu géotextile, une sorte de feutrine épaisse et lourde qui recouvre le glacier chaque été afin d’en ralentir la fonte », explique Antoine De Winter. Pendant quatre ans, l’artiste visuel (et médecin) belge a photographié ce paysage marqué par les effets du réchauffement climatique. « C’est comme mettre un pansement sur une hémorragie, poursuit-il. C’est mettre un bout de tissu sur quelque chose qui est déjà condamné. » Au fil de ses expéditions, Antoine De Winter a observé les transformations du glacier de ses propres yeux : celui-ci a reculé d’une centaine de mètres et certaines entrées des grottes de glace ont tout simplement disparu. « Il y a quelque chose d’un peu absurde dans l’idée de recouvrir ce glacier », constate-t-il.

Prendre soin
Cependant, face à cette apparente absurdité, son geste photographique et plastique relève d’un véritable acte de soin. Une démarche qui donne naissance à Blindfolded, un projet décliné sous la forme d’un livre publié aux éditions Grani en 2024. Pour Antoine De Winter, il ne s’agit pas de documenter la disparition du glacier, mais d’entrer en relation avec lui. « Il y avait quelque chose de puissant dans ce lieu », confie-t-il. De retour avec une soixantaine d’images, jugées trop documentaires à son goût, le photographe cherche une manière de faire dialoguer le glacier du Rhône avec la réalité de l’Anthropocène [concept géologique qui désigne la période durant laquelle l’activité humaine est devenue la force dominante de modification de la Terre, ndlr]. Habitué des procédés d’impression alternatifs, il imagine alors un dispositif permettant à ce site de devenir le témoin direct de son propre déclin. « J’ai récolté à la surface du glacier des pigments de carbone qui, comme toutes les matières noires, absorbent davantage d’énergie et accélèrent donc la fonte des glaces », explique-t-il. Ce sont ces mêmes particules qui servent ensuite à révéler les images de Blindfolded. « L’idée, c’était vraiment de trouver un point de résonance physique où le lieu, dans sa matérialité, pouvait s’exprimer, pouvait lui-même devenir témoin autant que victime de ce phénomène. C’était davantage une manière de prendre soin que de montrer ou démontrer. »
La suite de cet article est à retrouver dans Fisheye #78.
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