Circulation(s), le Festival de la jeune photographie européenne, fête cette année ses quinze ans. Au total, 23 artistes de 13 nationalités investiront les murs du Centquatre Paris entre le 5 avril et le 1er juin. Fidèle à sa réputation, la programmation sera riche en surprises, reflet de la diversité des regards d’une jeunesse en quête de sens et de nouvelles formes de création.
Quinze ans, ce n’est pas rien dans l’histoire d’un festival. Sans parler de crise d’adolescence, c’est l’âge des questionnements, des prises de risques et de l’affirmation. Né en 2010 d’une volonté de mettre en lumière la jeune photographie européenne, sous l’impulsion de l’hyperactive Marion Hislen, Circulation(s) – porté par le collectif Fetart – a su grandir, évoluer, se transformer, jusqu’à devenir aujourd’hui un rendez-vous incontournable. Sa recette ? Une programmation engagée sur les sujets de société qui secouent notre époque, des scénographies audacieuses dans l’un des lieux les plus cools et branchés de la capitale, une sélection d’artistes étonnante, dénicheuse de nouveaux talents.
Une direction artistique collégiale et 100 % féminine
Bien connu des photographes, l’appel à projets lancé chaque année par le festival est un succès incontesté qui donne parfois des sueurs froides au collectif. Pour cette édition, plus de 700 candidatures ont été reçues. Seulement 30 dossiers ont été présélectionnés, auxquels se sont ajoutés les coups de cœur des six commissaires d’exposition. Clara Chalou, Carine Dolek, Laetitia Guillemin, Marie Guillemin, Emmanuelle Halkin et Claire Pathé forment la nouvelle direction artistique du festival et du collectif Fetart, mais cela n’a pas toujours été ainsi. Claire Pathé nous raconte : « En 2020, nous avons dû fermer les portes du festival deux jours après son ouverture, à cause du Covid. Cela nous a laissé du temps pour réfléchir et discuter de notre fonctionnement. Nous avons alors décidé de ne plus confier la direction artistique à un·e ou deux commissaires d’exposition, comme cela se fait traditionnellement dans les institutions, mais de fonctionner en comité. Aujourd’hui, la direction artistique repose sur une dynamique collégiale et 100 % féminine, même si cela ne découle pas d’une décision de rester entre femmes. Cette approche organique favorise les échanges, les prises de risques et permet de nous remettre sans arrêt en question dans nos pratiques curatoriales. »
L’avant-garde de la scène photographique européenne
Et cette édition anniversaire a tout l’air de tenir ses promesses. Avec ses 22 expositions et ses 23 artistes de 13 nationalités, le festival affirme son rôle de laboratoire vivant, à l’avant-garde des idées et des tendances. Certains thèmes prédominent, comme l’identité et les pressions sociétales liées au genre. Des questions dont s’empare la photographe colombienne Isabella Madrid en se mettant en scène pour subvertir et déconstruire les clichés autour des femmes latinas. Par ailleurs, avec son travail vidéo Bereitschaft, le duo allemand Jakob Ganslmeier & Ana Zibelnik nous plonge dans les nouveaux courants masculinistes présents sur TikTok. Mais l’identité est aussi traitée sous le prisme de la famille. Lucija Rosc, jeune photographe slovène, utilise la photographie, l’archive et le film documentaire performatif pour explorer les dynamiques familiales et la mémoire en contant l’histoire de sa dent en or, transmise par sa grand-mère. Toujours dans une pratique plurielle, citons la série peyi manman, au pays des mères d’Émeline Amétis, qui interroge l’héritage dans le contexte migratoire caribéen, mixant textile, images et installation. L’identité, c’est aussi une question de culture, comme l’incarne Roots, du photographe ukrainien Artem Humilevskyi, série surprenante et kitsch au premier abord, mais qui déploie un langage visuel onirique truffé de symboles.
Il en va de même pour l’artiste Lesia Pcholka et ses croix funéraires bélarussiennes, qui combinent des éléments de croyances chrétiennes et païennes, interrogeant la spiritualité populaire et la mémoire collective du pays. Tous ces projets feront l’objet de scénographies originales déployant des univers singuliers, dans une synergie entre les artistes et les six commissaires d’exposition, accompagné·es du studio Bigtime, en charge depuis cinq ans de la mise en espace des expositions.
7,50 €
Focus sur la Lituanie
Afin d’ancrer son appartenance européenne et de développer son réseau d’échanges, le festival a décidé depuis quelques années de mettre à l’honneur un pays du continent. Après la Roumanie, le Bélarus, le Portugal, l’Arménie, la Bulgarie et l’Ukraine, c’est au tour de la Lituanie de présenter sa jeune scène photographique. L’idée est venue à la suite d’un voyage à Vilnius et Kaunas organisé dans le cadre de la Saison culturelle France-Lituanie en 2024. Une scène foisonnante, ouverte aux approches transmédias, innovantes et à l’esthétique léchée, a su séduire la direction artistique du collectif Fetart. « Nous avons été frappées par la modernité du pays. Nous avons ressenti chez les artistes, qui vivent avec le poids du passé soviétique, une urgence à affirmer leur identité européenne et leur liberté de création. Même les plus jeunes ont déjà une démarche artistique très affirmée, mature et sans maladresse », témoigne Emmanuelle Halkin. Quatre artistes représenteront leur pays, à commencer par la photographe Ieva Baltaduonyte et sa série Uprooted (Déracinées), qui nous plonge dans le quotidien de femmes ukrainiennes exilées à Kaunas, et dépeint leur résilience face au traumatisme de la guerre et du déracinement. Autre sujet touchant à la migration, la série Enjoy the Now, de Paulius Petraitis. Le photographe s’intéresse à la déshumanisation dans les médias des exilé·es entrant en Lituanie depuis le Bélarus, leurs visages masqués à coup de pixels. Agne Gintalaite utilise l’intelligence artificielle pour générer des images en noir et blanc qu’elle mêle à des photographies de ses albums de famille personnels. Son projet Chasing the Digital Truth fait naître un monde hybride qui brouille la frontière entre réel et virtuel. Enfin, Visvaldas Morkevicius exposera sa série expérimentale I Want to Tell You Something, qui mêle des matériaux allant de la photographie analogique aux outils numériques afin d’interroger la notion de mémoire et de temps.
Des rendez-vous attendus
Pour faire vivre le festival tout au long de ces deux mois, le collectif Fetart organisera plusieurs événements festifs et grand public, mais aussi dédiés aux professionnel·les. Notons d’abord le week-end d’ouverture, qui donnera lieu à des concerts, des performances de certain·es artistes de la programmation, et des dégustations gastronomiques en lien avec le Focus Lituanie. Une soirée d’anniversaire pour les quinze ans du festival promet d’être mémorable. Les fameux studios photo, animations toujours très attendues qui permettent de se faire tirer le portrait dans des décors fantaisistes ou sur des fonds classiques, reviendront, avec des photographes emblématiques de ces dernières années accompagné·es de nouveaux talents. Enfin, des lectures de portfolios et des masterclass pour approfondir ses connaissances sur l’édition ou la scénographie seront organisées lors d’un week-end professionnel.
À l’aube de sa 16e édition, qui coïncidera avec le bicentenaire de la photographie, Circulation(s) continue de s’affirmer comme un laboratoire d’expérimentation et de réflexion sur le médium photographique. Quinze ans et encore toute la vie devant soi.
Cet article est issu de notre dernier numéro Fisheye #70.