

Indissociables de notre quotidien, les écrans et les réseaux sociaux ont radicalement transformé notre rapport à l’image. Entre la tyrannie des formats et la quête effrénée d’engagement, comment la photographie survit-elle à l’uniformisation numérique ? Plusieurs artistes nous livrent leur regard sans fard sur une création entre liberté artistique et diktats technologiques. Cet article est à retrouver en intégralité dans le Fisheye #75.
Huit heures. Le réveil sonne. Premier réflexe : saisir son téléphone et scroller sur Instagram. Entre deux memes et trois infographies, l’image règne en maître. « Mes statistiques affichent deux à quatre heures par jour sur Insta’, autant sur YouTube… C’est bien trop ! », confie le photographe Matthieu Quatravaux. Depuis son essor en 2012, l’application a révolutionné notre rapport à la photographie, de sa consommation à sa production. Elle démocratise l’acte de photographier, sans pour autant faire de chaque cliché une œuvre, selon le sociologue Nathan Jurgenson. Dès lors, quelle place reste-t-il pour les artistes ? Pour le chercheur Peizhu Pam Qian, les réseaux sont bien plus qu’une vitrine : ils constituent « un moyen unique pour la pratique artistique ».
La fabrique de la visibilité
Pour beaucoup de photographes, le constat est sans appel : Instagram est un puissant levier de visibilité. « L’application m’a permis d’exposer mon travail et d’être repérée pour mes premiers contrats dans la musique. J’ai du mal à “me vendre” ; Instagram me sert de portfolio accessible à tous », confie la photographe et réalisatrice Rafaelle Lorgeril. Un avis partagé par Jonathan Bertin, qui nuance toutefois son usage : « Au début, partager une image sur Instagram était une finalité. Aujourd’hui, c’est un outil de communication pour les temps forts, une exposition, la sortie d’un livre… Mais mon parcours reste indissociable de ce que j’ai bâti sur Internet. » Face à un algorithme qui privilégie le format vidéo (Reels), quelques créateur·rices acceptent de jouer le jeu. « Peu importe l’époque ou la discipline, il a toujours fallu incarner son travail pour le défendre. Aujourd’hui,ela passe par la vidéo », précise Jonathan Bertin. Son travail a toutefois porté ses fruits, puisqu’une image de sa série Impressionism est entrée dans la collection Hermès. « Je suis peut-être le premier “influenceur” à y entrer », s’amuse-t-il.
À l’inverse, Lux Corvo porte un regard plus clinique sur la plateforme. Ancien community manager, il a passé huit ans à « fabriquer de la visibilité » et en connaît les rouages. Cherchant à se défaire de ces automatismes, il refuse la normalisation. « Instagram est comme un appareil photo : avoir une détection d’oiseaux sur mon boîtier ne m’intéresse pas, mais cela ne m’empêche pas d’utiliser le matériel. C’est le même principe pour les stickers ou les Reels : je les ignore. Ce qui m’importe, c’est de partager ce que j’ai à transmettre », insiste-t-il.

8,90 €
Faire communauté
Exposer son travail est une chose, mais tisser des liens avec ses pairs en est une autre. Pour Jonathan Chandi, Instagram a d’abord été un catalyseur social : « La plateforme m’a permis de découvrir des artistes dont l’univers m’inspirait. C’était un véritable terrain de jeu et d’apprentissage, mais surtout un espace de dialogue. Je me suis senti moins seul dans ma pratique. » C’est d’ailleurs via le réseau qu’il a rejoint un collectif de six artistes. Un soutien qui s’est avéré déterminant pour son processus créatif : « Ce groupe m’apporte énormément. Si j’ai des difficultés à construire une série, on en discute. On épure, on affine la narration, on crée des ponts. Je recommande à tout photographe de trouver cette alchimie. »
L’article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #75