Ee don tehm foh eat : À table, avec Ngadi Smart

23 septembre 2023   •  
Écrit par Milena III
Ee don tehm foh eat : À table, avec Ngadi Smart
© Ngadi Smart
© Ngadi Smart

Les œuvres de Ngadi Smart, révélatrices d’une multitude de couleurs et d’un certain goût pour le surréalisme, impressionnent. À l’occasion de Kyotographie 2021, l’artiste avait présenté une série de collages photographiques, intitulée Ee don tehm foh eat – soit en krio, l’un des dialectes sierra-léonais : « Il est temps de manger ».

Artiste visuelle originaire de Sierra Leone, Ngadi Smart cherche dans son travail à documenter les cultures et les questions sociales et environnementale, mais aussi, à explorer les thèmes de l’identité et de l’intimité, en montrant la sensualité et la sexualité des Noir·es d’un point de vue africain. En filigrane, un désir constant de donner à voir le plus de représentations possibles des peuples africains. L’un de ses moyens d’expression privilégiés ? Le photo-collage, qui se distingue en particulier par son audace. Dans une démarche tout à fait surprenante, avec Ee don tehm foh eat, Ngadi Smart tente, à partir du constat de leur éloignement géographique, culturel et social, de tisser des ponts entre les cultures africaines et asiatiques – plus précisément, ouest-africaine et japonaise. Et ainsi, de « réduire le fossé entre les deux zones, et aller vers une compréhension mutuelle, par la célébration », affirme-t-elle. 

L’idée de réaliser des collages ne s’est pourtant pas complètement imposée d’elle-même, mais bien en partie en raison du contexte de la pandémie de Covid-19, obligeant ainsi la photographe à travailler à distance, à partir d’archives photographiques – notamment avec l’aide de l’équipe du festival international Kyotographie. On repère également certains détails de collages qui relèvent du dessin, façon pour l’artiste de faire le pont entre son activité d’illustratrice, et de photographe. Toutes ces pratiques, au final, répondent à un seul et même besoin : celui d’une certaine liberté, propre à l’enfance. « Je crois que nous devrions tous nous rappeler de puiser davantage dans notre enfant créatif intérieur, encore et encore », déclare-t-elle.

La Sierra Nippone en images

Mais quels points communs existe-t-il concrètement entre ces univers que tout semble éloigner ? Les recherches de l’artiste sierra-léonaise lui enseignent que l’on retrouve, dans l’une et l’autre culture, certaines croyances spirituelles comme l’animisme, tout comme l’importance des cérémonies et des rituels pour maintenir la cohésion de la société. Ou de la hiérarchie sociale et de la connaissance de l’âge et du rang d’une personne. Mais encore ? « L’amour de la nourriture est extrêmement important et proéminent dans les pays d’Afrique de l’Ouest et au Japon », explique Ngadi Smart. Et c’est précisément cette question, bien plus primordiale qu’on veut parfois le croire, qui est au cœur de ce travail de collage de l’artiste sierra-léonaise. « Un repas typique d’Afrique de l’Ouest est composé de féculents et peut contenir de la viande ou du poisson, ainsi que diverses épices et herbes, qui sont servis avec des soupes et des ragoûts. De la même manière, le riz et les nouilles, qui sont tous deux des féculents, sont des aliments de base sur toutes les tables japonaises, servis dans des soupes ou avec des viandes cuisinées de différentes manières », détaille-t-elle. Ce sont donc en grande partie ces traditions culinaires qui permettraient, pour Ngadi Smart, de transcender les différences culturelles.

C’est la nourriture qui rapproche les individus, et les communautés, raconte Ee don tehm foh eat. Les photographies, anciennes et actuelles, de divers évènements du marché de Demachi Masugata – grande rue commerçante de la ville de Kyoto, au Japon – , côtoient une imagerie africaine, faite d’images publicitaires tirées d’anciens magazines et de photos d’aliments locaux de Sierra Leone. « J’ai voulu donner vie à une œuvre hybride, réunissant les deux cultures : offrir une représentation du transculturalisme », confie-t-elle. Donner une impulsion au passage entre les cultures, encourager un mouvement vers plus de fluidité, sont des notions à la base de la vision artistique de Ngadi Smart. En quelque sorte, l’artiste refuse les discours qui figent les identités culturelles, mais identifie des ressources, qui peuvent être déployées, et partagées. D’où la richesse infinie d’un art visuel foisonnant, et tourné vers l’avenir.

© Ngadi Smart

© Ngadi Smart
© Ngadi Smart
© Ngadi Smart
© Ngadi Smart

© Ngadi Smart
© Ngadi Smart

Explorez
Fury, l'univers « crépusculaire » de Marie Quéau
Sans titre #90, Campus Univers Cascades, 2023, extrait de la série Fury, Courtesy Galerie Les filles du calvaire, Paris © Marie Quéau / ADAGP, Paris, 2025
Fury, l’univers « crépusculaire » de Marie Quéau
Jusqu’au 8 février 2026, Marie Quéau, cinquième lauréate du prix Le Bal/ADAGP de la Jeune Création, présente Fury. Dans cette exposition...
29 novembre 2025   •  
Écrit par Marie Baranger
Éternel été, mémoire et masculinité : nos coups de cœur photo de novembre 2025
Red Is Over My Lover. Not Anymore Mi Amor © Laura Lafon
Éternel été, mémoire et masculinité : nos coups de cœur photo de novembre 2025
Expositions, immersion dans une série, anecdotes, vidéos… Chaque mois, la rédaction de Fisheye revient sur les actualités photo qui l’ont...
28 novembre 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Le 7 à 9 de Chanel : Viviane Sassen, l’ombre comme seconde peau
© Viviane Sassen
Le 7 à 9 de Chanel : Viviane Sassen, l’ombre comme seconde peau
Nouvelle invitée du 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume, Viviane Sassen a déroulé le fil intime et créatif de son œuvre au cours d’une...
25 novembre 2025   •  
Écrit par Cassandre Thomas
La sélection Instagram #534 : film noir
© Lux Corvo / Instagram
La sélection Instagram #534 : film noir
Alors que les jours s’assombrissent et que la nuit domine, les artistes de notre sélection Instagram de la semaine nous plongent dans les...
25 novembre 2025   •  
Écrit par Marie Baranger
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Les images de la semaine du 24 novembre 2025 : héritage, métamorphose et nature
Anish © Arhant Shrestha
Les images de la semaine du 24 novembre 2025 : héritage, métamorphose et nature
C’est l’heure du récap ! Cette semaine, les pages de Fisheye vous parlent d’héritage et de métamorphoses, et vous offrent même une autre...
Il y a 5 heures   •  
Écrit par Apolline Coëffet
5 événements photo à découvrir ce week-end
Rikka, la petite Balinaise, Fernand Nathan, Paris, 1956 © Dominique Darbois, Françoise Denoyelle.
5 événements photo à découvrir ce week-end
Ça y est, le week-end est là. Si vous prévoyez une sortie culturelle, mais ne savez pas encore où aller, voici cinq événements...
29 novembre 2025   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Fury, l'univers « crépusculaire » de Marie Quéau
Sans titre #90, Campus Univers Cascades, 2023, extrait de la série Fury, Courtesy Galerie Les filles du calvaire, Paris © Marie Quéau / ADAGP, Paris, 2025
Fury, l’univers « crépusculaire » de Marie Quéau
Jusqu’au 8 février 2026, Marie Quéau, cinquième lauréate du prix Le Bal/ADAGP de la Jeune Création, présente Fury. Dans cette exposition...
29 novembre 2025   •  
Écrit par Marie Baranger
À Chaumont-Photo-sur-Loire 2025, la nature se révèle picturale et sculpturale 
© Guillaume Barth
À Chaumont-Photo-sur-Loire 2025, la nature se révèle picturale et sculpturale 
Jusqu’au 22 février 2026, Chaumont-Photo-sur-Loire vous donne rendez-vous avec la nature. Pour sa 8e édition, l’événement accueille...
28 novembre 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet