Elie Monférier sacralise la finitude de l’Homme

19 avril 2022   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Elie Monférier sacralise la finitude de l’Homme

Après Sang Noir, Elie Monférier a composé Sacre, un récit tout aussi viscéral. Second volet d’une trilogie en cours, l’ouvrage entièrement conçu par le photographe encapsule l’énergie vitale dévorante d’êtres tourmentés par la menace de la mort et de la maladie.

Un flash. Qui illumine les cicatrices, les blessures. Qui révèle les marques du temps, les moisissures sur la peau et sur les murs. Qui encadre les corps et les sépare de l’obscurité dans une lueur blafarde, crue, sans concession. Avec Sacre, Elie Monférier poursuit son étude brute de l’humanité. Un second chapitre répondant à Sang Noir, ouvrage aux monochromes poignants retraçant une partie de chasse en pleine nature. « Dans ce premier opus, je m’intéressais à l’orgueil de l’Homme qui veut domestiquer la nature sauvage. Cette fois, c’est l’inverse : face à la majesté des éléments, face aux montagnes immuables, l’être humain prend conscience de sa finitude », confie le photographe bordelais. Tout comme son prédécesseur, ce nouvel ouvrage est le fruit d’un travail au long cours – trois ans – et solitaire, puisque l’artiste signe les images, comme les textes et la maquette. Grand et fin l’objet nous invite à entrer dans la gueule béante des clichés, à engloutir les émotions fortes qu’elles vomissent, dans une plongée presque étouffante aux confins d’une intimité exaltée. Car pour l’auteur, « Il existe une profonde connexion entre moi et les gens que je photographie. Une sorte de confiance viscérale, qui leur permet de se mettre à nu, littéralement comme métaphoriquement », précise-t-il.

C’est suite à l’internement de son père – « un peintre complètement dément, véritable figure de l’artiste maudit » – qu’Elie Monférier s’est lancé dans la réalisation du livre, juste après avoir terminé Sang Noir. Un besoin de créer une œuvre encapsulant la fragilité de la vie et les pulsions qui la composent qui s’impose à lui de manière assez naturelle. Et, suite au décès de son père, tout devient évident : « J’ai compris que ce projet fonctionnait avec le précédent. Je suis très sensible à la tension, aux notions d’excès, de démesure, à l’absence de limite… On l’éprouve face à la chasse mais aussi face à la maladie ou face au sacré. C’est quelque chose de plus fort que soi », commente-t-il. Un fil rouge qui guide chaque image, chaque projet. Un cri sourd dans le silence, illustrant l’énergie vitale, la résilience, la combativité qui nous animent – malgré tout.

© Elie Monférier© Elie Monférier

Le sublime nourrit la laideur

Dans le monde d’Elie Monférier, les sensations dominent, rampent vers l’objectif et semblent sortir des pages. Persuadé que le 8e art n’est pas – contrairement aux croyances habituelles – un médium reflétant fidèlement le réel, l’auteur ne cesse de se détourner du documentaire pour laisser place au poétique, et sublimer un ordinaire aux tonalités mornes. Rendant hommage à son premier amour, la littérature, il fait de Sacre le second volume d’une trilogie destinée à mettre en lumière les multiples nuances de l’humanité. Une organisation empruntée au philologue, historien et anthropologue Georges Dumézil, qui affirmait que les sociétés d’origine indo-européennes organisaient l’activité humaine en trois fonctions : religieuse, guerrière et économique. « Le premier projet donnait à voir une masculinité très virile, reflétant la fonction guerrière. Ici, j’interroge la fonction reproductive, nourricière. La prochaine série, qui devrait être réalisée dans un monastère, présentera l’appel du sacré », explique-t-il. Capturées en pleine nuit, ou dans la pénombre suffocante de chambres à coucher, les images de Sacre oscillent entre vulnérabilité et intensité, décrépitude et jeunesse. Partout, les corps se mélangent, se rapprochent, dans des étreintes désespérées, brusquées par le temps qui passent et la vie qui s’enfuit. Souvent coupés des cadres, les visages des sujets disparaissent, et transforment les modèles en figures allégoriques. Même les genres se brouillent dans une nudité décomplexée.

« C’est le bruit de mille sabots qui font trembler le sol, ça résonne derrière les yeux, et l’on finit plus tard par les rouvrir, à la surface, piétiné sous la clarté du premier jour. »

Il y a une honnêteté saisissante, dans les clichés d’Elie Monférier. Une générosité touchante. Comme si loin des grandes villes, dans la ruralité française, en parallèle de l’urbain, les choses pouvaient se révéler plus facilement. Une proximité rendue possible grâce au boîtier de l’artiste – un petit Ricoh qui ne possède pas de viseur, lui permettant de shooter à bout de bras, et d’approcher l’appareil à quelques centimètres seulement des visages de ses modèles. Et, en contemplant les gros plans, les détails accrochés par le flash, difficile d’ancrer les clichés dans une époque, dans un contexte particulier. « Je souhaite qu’on ne puisse pas savoir à quelle période mes photos ont été prises. Ce contraste entre l’archaïque et le monde qui nous entoure, l’intemporel et l’ultra-connexion à travers des thématiques telles que la chasse, la maladie, la mort me fascine », précise Elie Monférier. « Ici, les frontières ont la densité du brouillard », écrit-il d’ailleurs dans son ouvrage. Une phrase tout juste posée sur une page blanche, immaculée comme une respiration au cœur d’un tourbillon d’émoi. Conte atemporel ou réalisme brutal, déclin des corps ou battements des cœurs, pulsions de vie ou de mort… Dans Sacre, le sublime nourrit la laideur, et le contraste de leur union, dans la nuit noire, moite, mouillée par une pluie écrasante, parvient à cristalliser nos doutes et nos peurs, tout en donnant naissance à un lendemain prometteur.

Sacre, autoédité, 126 p. 

© Elie Monférier© Elie Monférier
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