Entretien croisé sur le conflit en Ukraine

09 juillet 2016   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Entretien croisé sur le conflit en Ukraine
Pour leur 47e édition, les Rencontres d’Arles mettent à l’affiche l’après-guerre. Cette année, lors des Boutographies de Montpellier et des Rencontres de la jeune photographie internationale de Niort, nous avions découvert deux jeunes photographes polonais. Marek Berezowski et Wiktoria Wojciechowska ont tous les deux travaillé sur le conflit en Ukraine. Ils ont accepté d’échanger avec nous sur la photographie de guerre. Entretien croisé.

Fisheye : Pouvez-vous vous présenter ?

Wiktoria Wojciechowska : Je m’appelle Wiktoria et je suis une jeune artiste polonaise.

Marek Berezowski : Je dirais que je suis un “photographe social”, dans l’esprit de la photographie documentaire. Je suis intéressé par les projets à long terme.

Parlez-nous de vos travaux sur le conflit en Ukraine …

Wiktoria : Sparks (étincelles, en français) traite du début du conflit en Ukraine et de la guerre en elle-même. Les portraits de soldats sont l’épine dorsale de ce travail. Ils ne sont pas des soldats, ils n’ont pas vraiment été entraînés et ne sont pas préparés psychologiquement à affronter ce qui les attend sur le front. Ils ont eu à arrêter tout ce qu’ils faisaient, leur travail, leurs études, et changer de vie complètement. J’ai parlé avec eux de leur expérience de la guerre et ensuite j’essayais de capturer ce qu’ils m’avaient racontés. Je me demandais si l’horreur qu’ils avaient eu se réfléchiraient sur leur visage et apparaîtraient à l’image. Les conversations m’ont beaucoup aidée à développer ma série. J’ai décidé d’aller sur le front et de photographier l’arrière. Je réalisais des vidéos et me suis plongée dans les archives des soldats : les photos et les vidéos qu’ils ont prises avec leur téléphone. Explorer l’expérience de chacun d’eux était ma façon de comprendre la guerre et d’en analyser les symptômes.

© Wiktoria Wojciechowska
Andriy, 27 ans, diplômé d’astronomie, après 9 mois au combat. Mars 2015 / Image tirée de la série “Sparks” / © Wiktoria Wojciechowska

Marek : Mariupol – four seasons est l’histoire d’une ville industrielle, la plus grande de la région Donbass, contrôlée par l’Ukraine, qui est directement touchée par la guerre. Cette ville, peuplée de 500 000 habitants, est située à seulement 10 kilomètres de la ligne de front. Là-bas, derrière le pouvoir et les buzz médiatiques, se déroulent des histoires en toile de fond du conflit. Leonid en fait partie. Elle est ingénieure, à la retraite et sa maison a été inondée six fois par les eaux usées après qu’un hypermarché a ouvert à côté de chez elle. Il y a aussi Alieta, dirigeante d’une entreprise de produits électroniques et volontaire pro-Ukraine, qui envisage de partir vivre en Turquie. Et Julie, une étudiante qui n’a pas perdu espoir de rester à Mariupol. Viktor, lui, est lycéen. Il est devenu bénévole après avoir survécu à une attaque de missile. Non seulement la guerre change les vies humaines, elle change aussi l’engagement de chacun.

Image tirée de la série "Mariupol - Four seasons" / © Marek Berezowski
Image tirée de la série “Mariupol – Four seasons” / © Marek Berezowski

Quelles sont vos influences ? Y a t-il des photographes de guerre que vous admirez particulièrement ?

Wiktoria : Je ne crois pas avoir beaucoup d’influences en photo. Il y a des artistes qui ont travaillé sur le thème de la guerre que j’aime beaucoup comme Joseph Beuys, Anselm Kiefer, Harun Farocki. Il s’agit d’art conceptuel et pour moi c’est un très bon outil pour “comprendre” le phénomène de la guerre. Parce qu’il est presque impossible de “comprendre” la guerre quand on ne l’a pas vécue. Je trouve que l’art conceptuel permet de mieux comprendre qu’une photo. Bien sur, il y a des photos de guerre qui m’émeuvent mais la plupart du temps je suis assez sceptique sur la méthode utilisée par le photographe. Tout le monde a une éthique différente…

Marek : Au début, quand j’ai commencé à réfléchir à ce que je voulais dire sur la guerre en Ukraine, je n’avais pas d’inspiration directe. Je ne voulais pas suivre les rails de la photo de guerre. Je ne voulais pas me focaliser les actions militaires ou sur les soldats. Je m’intéressais aux civils. Bien sûr, il y a des photographes de guerre que j’admire. Je ne vais pas être original mais il y a bien sûr James Natchwey, surtout pour son engagement, Philip Jones Griffiths, Paolo Pellegrin, pour son style, Stanley Greene, pour sa loyauté à l’égard du sujet. J’admire aussi les photographes de la guerre en Syrie comme Hosam Katan.

Qu’est-ce qui vous a conduit en Ukraine ?

Wiktoria : Avant d’aller là-bas, j’ai passé un mois en Islande qui est l’un des endroits les plus calmes de la planète. J’ai beaucoup réfléchi à toute la misère du monde et j’ai eu le sentiment de fuir ma responsabilité, de fuir la guerre en Europe. J’ai alors décidé de rencontrer les victimes du conflit.

Le feu, dans la zone de combat, en mars 2015
Le feu, dans la zone de combat, en mars 2015 / Image tirée de la série “Sparks” / © Wiktoria Wojciechowska

Marek : Avant le conflit, j’étais allée deux fois en Ukraine. J’ai aussi suivi Euromaïdan, les manifestations pro-européennes à la télé et sur Internet. La guerre est si proche. C’était difficile de faire comme si tout était normal. Deux groupes s’affrontent et ils sont très proches l’un de l’autre, culturellement et ethniquement. Cela montre à quel point les symboles et la mythologie, ainsi que la peur et la propagande sont importants. Le sens plus profond de ce que je veux raconter est l’effondrement de l’Union Soviétique et le désir d’échapper à la mentalité soviétique. Sur le prix à payer comme les morts, le nationalisme et la crise économique.

Comment décririez-vous ce pays à quelqu’un qui n’y a jamais été ?

Wiktoria : C’est une question très intéressante. Peut-être parce que je suis de l’Est de la Pologne et que pendant l’enfance je suis souvent allée à Lviv, en retournant en Ukraine je me suis sentie en sécurité, ce pays m’est très familier. Je comprends l’ukrainien et les Ukrainiens comprennent le polonais. C’est probablement pour ça que j’ai tant de compassion pour ce peuple qui souffre. Mes amis et moi pourrions être à leur place. Je ne suis pas experte sur le pays mais, à mon avis, le conflit grandissant détruit le pays. Ses habitants n’ont plus la force de se battre, la plupart d’entre eux ont perdu espoir.

Marek : Les Ukrainiens que j’ai rencontré sont très chaleureux et sincères. La société, malheureusement, souffre de corruption, d’une condition économique désastreuse et d’une classe politique misérable. Elle est à la croisée des chemins entre la modernisation et une pensée post-soviétique. Le nationalisme et la quête d’une identité, dont tout le monde n’a pas conscience, est aussi un problème ailleurs dans le monde comme en Pologne.

Pourquoi doit-on photographier la guerre ?

Wiktoria : Pour se rappeler qu’elle existe et est très proche de nous.

Dans cette escouade, neuf soldats ont été tués et huit ont été blessés. Les hommes recouverts d'or sont morts au combat. / Image tirée de la série "Sparks" / © Wiktoria Wojciechowska
Dans cette escouade, neuf soldats ont été tués et huit ont été blessés. Les hommes recouverts d’or sont morts au combat. / Image tirée de la série “Sparks” / © Wiktoria Wojciechowska

Marek

: Pour moi, la photo permet de faire l’expérience d’une réalité. Elle permet de témoigner et laisse place à la réflexion. La guerre, malheureusement, fait partie de la réalité.

Est-ce simple de montrer la guerre ?

Wiktoria : Sûrement plus simple que de montrer la paix. La guerre est un phénomène auquel la plupart d’entre nous n’est pas habitué. Quand on lui fait face, beaucoup de choses peuvent nous surprendre. C’est un genre de photo qui montre la différence.

Marek : Honnêtement, je ne sais pas. C’est sûrement difficile. Mon travail parle de l’arrière-plan du conflit. Ou plutôt de la manière dont la proximité d’une guerre affecte une ville et la vie de ses habitants. Je ne suis pas photographe de guerre. La présence des soldats me rappellent à quel point la guerre est proche, tout comme les bruits du combats mais je me suis focalisé sur les civils. Au début, je voulais travailler sur la façon dont l’espace urbain est marqué par la guerre. Plus tard, j’ai décidé de réalisé des biographies, pour une approche humaniste. Quant à aller sur le front, à Mariupol, c’est difficile. Il faut bien s’y connaitre, souvent j’ai échoué et cela n’a jamais été ma priorité.

Image tirée de la série "Mariupol - Four seasons" / © Marek Berezowski
Image tirée de la série “Mariupol – Four seasons” / © Marek Berezowski

Dans les médias, on montre toujours la guerre de la même façon. En tant que photographe documentaire, est-il difficile de se délivrer de cette imagerie ?

Wiktoria : Bien sûr que c’est difficile d’être différent. Surtout que les guerres se ressemblent. Les gens veulent aussi voir la guerre telle qu’ils la connaissent par leurs grands-parents. Quand j’observais ce que les soldats postent sur Facebook, j’ai retrouvé beaucoup de stéréotypes sur la guerre qui légitimaient leur temps au combat. Récemment, j’ai lu un livre très intéressant : The Summer Book de Tove Jansson. Le personnage principal est une grand-mère. À un moment, elle dit : “Si tu cueilles des framboises, tu vois seulement ce qui est rouge, si tu cherches des os, tu vois seulement du blanc.

Marek : Oui, les médias sont le théâtre des politiciens et des soldats. La plupart des photos de guerre sont de simples illustrations. Il y a peu de place accordé au vrai photojournalisme à l’heure actuelle. Les civils payent le plus cher cette guerre. Bien sûr, des soldats meurent et les politiciens cyniques prennent des décisions. Mais je crois que si on veut comprendre la guerre, il faut en connaitre le contexte plus large. Dans ce conflit, on construit des identités, celle des Ukrainiens et celle des Russes.

Image tirée de la série "Mariupol - Four seasons" / © Marek Berezowski
Image tirée de la série “Mariupol – Four seasons” / © Marek Berezowski

Quel est votre souvenir le plus fort de l’Ukraine ?

Wiktoria : J’ai beaucoup de souvenirs, des conversations pour la plupart qui sont très importantes pour moi. Elles m’inspirent mon travail et elles ressurgissent donc dans mes photos.

Marek : Je dirais d’abord les conditions dans lesquelles est logé Mr Léonid (voir plus haut). Et en deuxième lieu, la peur dans le regard de ceux qui vivent près du front.

Pouvez-vous, chacun votre tour nous parler du travail de l’autre ?

Wiktoria : La série de Marek est très intéressante. Mariupol est une ville à explorer pour ses enjeux politiques : elle est actuellement aux mains des Ukrainiens mais la plupart de ses habitants sont pro-russes.

Marek : Je n’ai jamais eu le plaisir de rencontrer Wiktoria mais je connais sa série Sparks depuis longtemps. C’est sa série la plus forte. Je l’ai présenté deux fois à mes étudiants (je suis doctorant en anthropologie) comme un bon exemple de réflexion en photo documentaire. C’est une piqûre de rappel. Elle montre très bien le contexte de la guerre et son fardeau.

12_Sparks_33_Mikhailo06_Sparks_16_Petro03_Sparks_08_Andrij29_Sparks_doc_33Marek_M_Berezowski02Marek_M_Berezowski15Marek_M_Berezowski16Marek_M_Berezowski17Marek_M_Berezowski18Marek_M_Berezowski23Marek_M_Berezowski24

Propos recueillis par Marie Moglia et Hélène Rocco

Explorez
La sélection Instagram #549 : doux printemps
© crisjrey / Instagram
La sélection Instagram #549 : doux printemps
Cette semaine, la nature s’éveille en douceur dans notre sélection Instagram. Nos photographes capturent la poésie indicible des premiers...
17 mars 2026   •  
Concours Fisheye x MPB : découvrez le nom des deux lauréates !
© Emma Devigne
Concours Fisheye x MPB : découvrez le nom des deux lauréates !
Il y a quelques jours, les membres du jury du concours Fisheye x MPB se sont réunis afin de désigner leurs deux lauréates. Dans des...
17 mars 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Jean Painlevé : la science en rythme et les pieds dans l’eau
Jean Painlevé. Buste d’hippocampe, vers 1931. Épreuve gélatino-argentique d’époque © Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé
Jean Painlevé : la science en rythme et les pieds dans l’eau
Le musée de Pont-Aven nous invite, jusqu’au 31 mai 2026, à une plongée fascinante dans l’univers de Jean Painlevé. Bien plus qu’une...
03 mars 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Le Château d’Eau réinventé : une visite guidée dans les pas de Sophie Zénon
© Sophie Zenon
Le Château d’Eau réinventé : une visite guidée dans les pas de Sophie Zénon
Le Château d’Eau de Toulouse a rouvert ses portes le 22 novembre 2025 après dix-huit mois de travaux. Pour inaugurer ce site...
17 février 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Voici nos coups de cœur du salon unRepresented by a ppr oc he 2026
© Auriane Kolodziej
Voici nos coups de cœur du salon unRepresented by a ppr oc he 2026
La 4e édition d’unRepresented by a ppr oc he se tient à l'espace Molière jusqu'au 12 avril 2026. Comme à l’accoutumée, le salon fait la...
À l'instant   •  
Lore Van Houte : le cyanotype comme journal intime et refuge poétique
© Lore Van Houte
Lore Van Houte : le cyanotype comme journal intime et refuge poétique
Étudiante en sciences culturelles et artiste visuelle, Lore Van Houte capture la poésie de son environnement à travers le prisme bleuté...
Il y a 5 heures   •  
Écran, écran, dis-moi ce que pensent les photographes...
© Jonathan Chandi
Écran, écran, dis-moi ce que pensent les photographes…
Indissociables de notre quotidien, les écrans et les réseaux sociaux ont radicalement transformé notre rapport à l'image. Entre la...
09 avril 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Les Rencontres d’Arles ont annoncé la programmation de leur édition 2026 !
© Carlos Idun-Tawiah, Many Reasons to Live Again [De nombreuses raisons de vivre à nouveau], 2022. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Galería Alta.
Les Rencontres d’Arles ont annoncé la programmation de leur édition 2026 !
La programmation de la 57e édition des Rencontres d’Arles, qui se tiendra du 6 juillet au 4 octobre 2026, a été dévoilée. Les expositions...
08 avril 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet