Eve Campestrini : la nature dans la peau

01 août 2023   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Eve Campestrini : la nature dans la peau
© Eve Campestrini

Initiée aux Antilles, Rumbo Quanticum d’Eve Campestrini illustre un monde onirique où nature et corps s’enlacent dans une union passionnée. Une série picturale nous invitant à reconsidérer notre lien à l’environnement.

« Je me souviens d’une nuit au Cambodge. Le ressac des vagues créait des fractales sous la lumière de la lune, il y avait une atmosphère dingue et un désir profond de figer ce moment dans son entièreté. Que l’image, bien que plate, en appelle à tous les sens. » C’est en ces termes qu’Eve Campestrini se remémore son coup de foudre pour la photographie. Nourrie par ses nombreux voyages, l’artiste indépendante capture ses périples en Asie, en Amérique du Sud, en Europe pour parvenir à capturer l’essence des instants qui l’inspirent, la fragrance des souvenirs, de l’osmose entre les différentes particules du vivant. À l’argentique – un procédé qui résonne à merveille avec son besoin sensoriel et intuitif de créer – elle apprivoise « les accidents, les flous, le temps long, les éclats et la matière » pour mieux s’abandonner à la contemplation de ce qui s’offre à elle.
C’est aux Antilles qu’elle débute Rumbo Quanticum. Sans idée préconçue d’abord, si ce n’est un désir d’immortaliser la poésie des paysages, de faire dialoguer le corps avec la végétation dans un lieu à part, pour mieux s’abandonner. « Je souhaitais le sortir de son isolement, de l’idée que nous vivons dans un décor naturel qui serait uniquement un support à nos errances technologiques », précise-t-elle. Puis, en observant les premiers tirages, elle découvre une dimension réconfortante à ses créations, une retrouvaille avec « une sensibilité aux fréquences de notre matrice terrestre et du tout qui la compose ». D’une image à l’autre, le réel s’estompe, au profit de l’instinct, de l’imperceptible. Comme une mélodie sourde, s’élevant aux frontières de notre conscient pour mieux nous faire danser. L’idée lui vient alors de développer le projet, le déclinant en plusieurs chapitres, ancrés au cœur « de lieux puissants dans lesquels j’ai envie d’inviter des humain·es à venir jouer et sentir avec moi », confie la photographe.

© Eve Campestrini

© Eve Campestrini

Symbiose sensorielle et magnétisme onirique

Un arc-en-ciel sortant d’un bain de nuage, une cascade à l’eau pure, et ses gouttes qui coulent le long des corps enlacés, jusque dans les pétales des fleurs exotiques… Dans les images d’Eve Campestrini, la notion de temps s’estompe, la lumière de la lune comme celle du soleil se répondent pour révéler une douceur insoupçonnée, une langoureuse volupté. Au fil des clichés, les silhouettes s’étendent, s’enlacent, grisées par la splendeur de leur environnement. Il y a quelque chose de l’ordre du paradis dans les espaces que l’artiste capture. Un idéal luxuriant qui nous parait inaccessible. Et pourtant, c’est bien ce rapport viscéral entre l’humain et le végétal qui l’anime. « Je suis toujours curieuse de voir comme bouge un corps quand il est replacé au sein d’un territoire naturel. J’ai souvent la sensation que l’on habite son corps comme on habite le monde. Qu’il porte en lui une sagesse et une mémoire qui se rappellent toujours à nous quand nous laissons le mental envahir et prendre toute la place dans nos vies. La nature, quant à elle, n’a d’autre but que d’être en vie », explique Eve Campestrini. Un équilibre fragile qu’il nous faut nous aussi apprivoiser.

Alors, comme pour nous y encourager, l’autrice révèle des fragments d’êtres humains : les courbes, le grain de la peau, la tendresse d’une main qui caresse, dans une sensualité qui lui rappelle la beauté « sans artifice » de notre planète. Et si la nudité ponctue son œuvre, elle est ici synonyme d’une exaltation enfantine, naturelle, loin de toute sexualisation outrancière. « C’est intéressant d’observer comment les enfants vivent cette nudité, affirme-t-elle. Elle est simplement un état confortable, sans les entraves du vêtement. C’est notre monde adulte qui y appose un regard biaisé par le formatage social. Je préfère observer les corps de la même façon qu’une plante ou un environnement, au travers du dialogue avec la lumière, l’espace et les sens ».
Ainsi, dans Rumbo Quanticum, tout n’est qu’harmonie. Partout, les nuances se répondent, les regards se croisent, les feuilles effleurent les êtres qui les croisent. Une symbiose sensorielle au magnétisme onirique. Car ici, les aléas du réel importent peu, chassés par une félicité intense, un besoin de reconnexion impérieux. L’invisible devient plus remarquable que le concret, et l’imaginaire s’amuse à déconstruire les faits. Comme une utopie nécessaire nous (ré)apprenant à nous mouvoir dans un monde organique, enfin libéré·es des entraves de l’urbanité.

© Eve Campestrini

© Eve Campestrini
© Eve Campestrini

© Eve Campestrini
© Eve Campestrini
© Eve Campestrini

© Eve Campestrini
© Eve Campestrini
Explorez
Eboro de Nuits Balnéaires, un retour poétique aux ancêtres
Adama et Awa 3, Eboro, 2026 © Nuits Balnéaires
Eboro de Nuits Balnéaires, un retour poétique aux ancêtres
En descendant les marches qui mènent au sous-sol de la Fondation Henri-Cartier Bresson, l'on découvre Eboro. Cette série de photographies...
05 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Les coups de cœur #584 : Daria Nazarova et WTNS
© Daria Nazarova
Les coups de cœur #584 : Daria Nazarova et WTNS
WNTS et Daria Nazarova, nos coups de cœur de la semaine, traitent de la représentation des corps et du mouvement. Toutes deux inspirées...
01 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Les images de la semaine du 18 mai 2026 : notre existence
© Margarita Galandina
Les images de la semaine du 18 mai 2026 : notre existence
C'est l'heure du récap' ! Cette semaine, les images nous parlent de territoires et de vies traversés par les affres et le temps.
24 mai 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Thana Faroq cartographie l'altération de la mémoire
Still image from Imagine Me Like a Country of Love © Thana Faroq
Thana Faroq cartographie l’altération de la mémoire
Thana Faroq, artiste pluridisciplinaire yéménite installée aux Pays-Bas, revisite ses souvenirs ainsi que les questions de migration...
22 mai 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Loi anti-LGBTQIA+ au Ghana : Clara Watt et les collages d’une résistance
© Clara Watt
Loi anti-LGBTQIA+ au Ghana : Clara Watt et les collages d’une résistance
Par le collage, Clara Watt fait de The Promotion of Proper Human Sexual Rights and Family Values un manifeste militant et poétique, en...
À l'instant   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Les coups de coeur #585 : Alban Lécuyer et Leila Basma
© Alban Lécuyer
Les coups de coeur #585 : Alban Lécuyer et Leila Basma
Nos coups de cœur de la semaine, Alban Lécuyer et Leila Basma, photographient les paysages et les différentes manières de l’habiter....
08 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Lillian Bassman et Sheila Metzner, deux avant-gardes de la photographie de mode
The Passion of Rome, Fendi, From Life, 1986© Sheila Metzner, courtesy la Galerie Rouge Paris
Lillian Bassman et Sheila Metzner, deux avant-gardes de la photographie de mode
Jusqu’au 19 septembre 2026, la Galerie Rouge pare ses murs de tirages signés Lillian Bassman et Sheila Metzner. Figures majeures de la...
08 juin 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les images de la semaine du 1er juin 2026 : du rêve à la réalité
Youssef Nabil (1972) Say Goodbye, self-portrait Alexandria, 2009 Tirage argentique coloré à la main, tiré en 2013, 50 x 75 cm Collection Pinault © Youssef Nabil.
Les images de la semaine du 1er juin 2026 : du rêve à la réalité
C’est l’heure du récap ! Cette semaine, les images nous font basculer du réel au monde des songes. Face à la réalité, le rêve apparaît...
07 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin