Jusqu’au 20 décembre 2026, le Hangar, à Bruxelles, présente Reinventing Photography. Vingt projets dans un lieu dédié à la photo : la plus belle ouverture qu’on pouvait faire pour le Bicentenaire de la Photographie. Et l’ironie, c’est que ce premier volet, labellisé par la France, s’est ouvert en Belgique. Quinze projets viennent du Centre national des arts plastiques (Cnap), cinq d’un appel lancé par le Hangar. Les commissaires sont Delphine Dumont, directrice du lieu, et Pascal Beausse, responsable de la collection photographie du Cnap.
Le titre promet une réinvention. Les artistes, eux, n’y croient pas trop. À la question « comment réinventez-vous la photographie ? », Isabelle Giovacchini répond : « Il me semble que la photographie a le don de se réinventer toute seule. » Et c’est là que cette exposition devient intéressante. Ces artistes ne réinventent pas, ils réutilisent. Avec deux cents ans de procédés sous la main, et à l’heure où la photo se fait en un clic, leur travail est fait de réflexion, de réappropriation technique et de gestes où il faut prendre le temps.
Pour Révélations et réalités, Isabelle Giovacchini est allée travailler au musée Nicéphore Niépce, à Chalon-sur-Saône. Dans les collections, elle a choisi une héliographie de Niépce et quatre plaques daguerriennes qu’elle a reproduites avec le scanner du musée, le capot levé, dans le noir. La lumière du scanner, renvoyée par ces surfaces, a aveuglé la machine. Les zones abîmées sont ressorties en couleurs et en formes que l’œil ne voit pas. Elle tente de « révéler le merveilleux des nombreuses étapes, habituellement invisibles ».


En face, on retrouve Une fenêtre qui s’ouvrit comme une orange, d’Anne-Lise Broyer, qui a grandi près de Saint-Loup-de-Varennes, où Niépce a fait le Point de vue du Gras, la plus ancienne photographie conservée. La fenêtre de Niépce a été déplacée de 70 cm depuis : l’image ne peut plus être refaite à l’identique. L’artiste a photographié ces lieux et leurs alentours, puis elle est intervenue sur les tirages, au dessin, à l’eau-forte et à l’aquatinte. Pour Anne-Lise Broyer, réinventer la photographie, ce serait peut-être « de la rendre mouvante depuis sa fixité ».
Baptiste Rabichon part du procédé de Gabriel Lippmann de 1891. Dans Physique-Chimie, il le met face au laser. Il explique que ce procédé « n’est possible que grâce à la nature ondulatoire de la lumière » et ajoute : « Je tente de générer ce que j’aime appeler un larsen photographique. »
Le point de départ de Sybil Coovi Handemagnon, ce sont dix-huit portraits d’Africains du Dahomey, réalisés par Roland Bonaparte en 1891. Elle les reprend et les efface dans Archives sans cibles SENSIBLES. Elle produit des images « traversées par des présences qui résistent au regard et nous regardent aussi ».



Marie Bovo, elle, reprend la chambre et le temps. Pour Les Forêts d’Hypnos, chapitre II, la lune est son seul éclairage : « J’ouvre l’obturateur de l’objectif une fois la nuit tombée et le referme juste avant le lever du jour. » Une nuit, une image.
Debout devant son écran, plus grand que lui, François Bellabas nous fait entrer dans son double digital. Plus de plaque ni de négatif, et pourtant, il réutilise lui aussi : pour Embedded Presence, il a entraîné une intelligence artificielle avec les photos de lui restées sur les téléphones de ses proches. La machine fabrique ensuite ce double en autonomie, à partir de ces images, et plus on reste devant, plus l’image change. Il résume : « D’une certaine manière, tout le monde réinvente la photographie chaque jour. »
C’est le temps qui lie toutes ces images. Delphine Dumont conclut sur « un temps qui échappe aux calendriers, mais qui laisse des traces ». Une exposition à découvrir, où l’invention n’est qu’une excuse pour revisiter l’histoire.
