Avec une caméra médico-légale et des filtres UV et infrarouge, le photographe américano-philippin Lawrence Sumulong révèle la violence qui transparaît dans les rues de Manille sur fond de trafic de drogues. Optant pour une esthétique bichromatique, il sonde les mémoires et les traumatismes dans sa série Manila Gothic.
Les pleurs des mères, les cris sourds des pères, la colère des frères et le désarroi des sœurs : tous·tes dans la ville ne savent plus quoi faire de leurs mort·es. Ils s’entassent et pèsent de plus en plus lourd sur les vivant·es. Où se recueillir, où trouver du réconfort, quand tout autour n’est que violence ? Le sang des disparu·es a imprégné les murs des maisons, les mains des complices, même de celles et ceux qui n’ont rien fait mais subissent. L’histoire sordide se répète. Quand s’arrêtera-t-elle ?
Lawrence Sumulong, photographe philippino-américain, se rend pour la première fois à Manille, terre de ses ancêtres et de son père disparu dix ans plus tôt des suites d’un cancer agressif, avec cette question en tête en 2017. Ce voyage est celui de la découverte mais surtout de la sidération, et va le conduire à créer Manila Gothic. Une fois sur place, « je me suis demandé : “Est-ce que cela recommence ?” », confie-t-il, en écho à ce que son père lui avait raconté des disparitions survenues sous la loi martiale de Ferdinand Marcos [président de la République des Philippines jusqu’en 1986, ndlr]. Mais cette fois, ce sont les meurtres de civil·es, sous la présidence de Rodrigo Duterte, qui transforment les rues de la capitale en un théâtre de massacres extrajudiciaires. Pour Lawrence Sumulong, né en 1987 dans une banlieue multiculturelle du New Jersey, ce retour s’inscrit dans une quête à la fois personnelle et culturelle. Son père, étudiant à l’Université Ateneo de Manila pendant la dictature, lui avait raconté l’histoire d’Emmanuel « Manny » Yap, un camarade mystérieusement disparu sous le régime de Ferdinand Marcos. « Peut-être parce qu’ils partageaient les mêmes valeurs, ou simplement parce qu’ils étaient nés le même jour, la disparition de Manny a laissé une cicatrice profonde chez mon père », raconte le photographe. Ces souvenirs de violence, longtemps tus, ont ressurgi lorsque Rodrigo Duterte a lancé sa « guerre contre la drogue » en 2016.
Avec une rhétorique brutale, Rodrigo Duterte a promis d’éradiquer la criminalité et le trafic de drogue. Dans les faits, cela s’est traduit par des exécutions massives et inopinées de trafiquant·es ou de simples consommateur·ices, ciblant principalement les populations pauvres. Selon les chiffres officiels, au moins 6 000 personnes ont été tuées par la police, mais les ONG estiment le nombre de victimes à plus de 30 000, qualifiant ces actions de crimes contre l’humanité.
Des massacres à ciel ouvert
En 2017, au cœur de l’horreur, alors que des médias internationaux documentent les atrocités de la guerre anti-drogue et après que The New York Times a publié l’article marquant du photojournaliste Daniel Berehulak They Are Slaughtering Us Like Animals [Ils nous massacrent comme des animaux, ndlr], Lawrence Sumulong ressent un besoin inéluctable d’y aller. De voir par lui-même. De comprendre. « Si je n’étais pas convaincu [que j’avais] une raison personnelle de m’impliquer, cela aurait été une exploitation – une insulte aux mort·es », explique-t-il. Manila Gothic est une plongée dans les vies brisées par ces massacres à ciel ouvert : celles des victimes directes, souvent issues des quartiers les plus précaires, et celles des familles laissées seules face au vide. « La violence se produisait à une échelle hyperlocale, dans les barangays [en filipino, « baranggay » est l’unité administrative la plus petite des Philippines. Le terme s’applique aussi bien à un village, qu’à un district ou un quartier, ndlr] On avait l’impression que les voisin·es tuaient leurs voisin·es dans une sorte de chasse aux sorcières moderne, se souvient-il. Le mandat de tuer venait de l’autorité suprême, mais les meurtres eux-mêmes étaient brutalement immédiats. » Il ajoute : « Dans le chapitre d’ouverture de Some People Need Killing: A Memoir of Murder in My Country (2023), l’autrice Patricia Evangelista commence par l’histoire d’une enfant que j’ai moi-même photographiée, Love. Ses parents ont été abattus de sang-froid juste devant elle. Le cas de Love n’est pas une exception, mais bien la représentation d’un quotidien qui dura près de six ans. » Lawrence Sumulong a pu approcher ces familles grâce à la collaboration précieuse de Rica Concepcion, une productrice philippine expérimentée qui avait déjà travaillé sur des sujets similaires, notamment pour The New York Times. Sa connaissance du terrain et sa capacité à établir une relation de confiance ont été essentielles pour ouvrir des portes. Une fois les familles rencontrées, le photographe a recréé avec elles des scènes symboliques, comme des moments de recueillement sur les lieux des crimes ou à proximité. Les images montrent ainsi des cimetières ou des maisons empreintes de silence. Les parents ou les compagnes tiennent dans leurs mains ce qui semble être les portraits des disparu·es, parfois indiscernables à l’œil nu.
Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #69.