Les souvenirs cauchemardesques de Natalie Malisse

29 mai 2023   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Les souvenirs cauchemardesques de Natalie Malisse

Exposée jusqu’au 4 juin au festival Circulation(s)La grande maison nous immisce dans les mémoires sombres de Natalie Malisse. À travers ce projet, la photographe belge explore la violence intrafamiliale dont elle a été victime. 

« Tu es bonne pour l’asile », « Avoue que quand je te gifle, tu arrêtes de pleurer. Reconnais que ça marche bien ! », « Un jour, quand tu seras grande, tu battras tes enfants et ton fils te battra en retour. » Ces paroles choquent profondément. Et pourtant, Natalie Malisse avait cinq ans lorsqu’on les a prononcées à son égard. Selon l’enquête Genèse réalisée en 2021 par le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure, plus d’une femme sur cinq et près d’un homme sur six, âgé·es de 18 à 74 ans, déclarent avoir subi une violence intrafamiliale avant l’âge de 15 ans, qu’elle soit d’ordre psychologique, physique ou sexuelle. Un constat glaçant. Dans La grande maison, la photographe retourne sur les traces de son enfance douloureuse et interroge un sujet de société souvent passé sous silence. 

Étudiante en master à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Gand, Natalie Malisse manie l’image et le texte pour mettre en lumière des thématiques liées à la santé mentale, au handicap ou encore aux inégalités de genre. En somme, des « territoires où convergent privé et politique ». Lors d’un cours artistique, ses camarades et elle-même sont invité·es à faire dialoguer le visuel d’un lieu et le récit d’évènements dont il avait été le décor. « À l’époque, cela faisait plusieurs mois que j’étais en proie à des cauchemars récurrents en lien avec mes souvenirs d’enfance. J’ai eu envie de les mettre en images », se remémore l’artiste qui qualifie sa pratique à l’intersection du documentaire et de la photographie plasticienne. C’est de cette manière qu’elle retourne dans « la grande maison » – le domicile où elle a grandi et qu’elle aimait appeler de la sorte lorsqu’elle était enfant – afin de capturer « des silhouettes, des objets et des ombres » lié·es à cette période de sa vie. 

© Natalie Malisse© Natalie Malisse

Une consolation en monochrome 

La froideur et la rugosité d’une râpe de cuisine, un regard vidé de toute âme ou une paire de chaussures masculines rigides, les détails capturés de ci et de là par Natalie Malisse interpellent par leur banalité ainsi que par les faits marquants qui peuvent en découler. « Toutes les images sont en noir et blanc parce que mes cauchemars étaient complètement désaturés », explique la photographe installée à Bruxelles. Pour elle, cette série n’est pas une forme d’exécutoire mais de consolation. « Elle m’a permis de me réapproprier cette partie de mon enfance. La grande maison est maintenant liée à des souvenirs de prises de vues, à des moments de calme, de silence, de concentration. Je n’ai jamais cherché à ce que ce projet soit thérapeutique mais aujourd’hui, bientôt cinq ans après les prémisses, j’ai retrouvé le sommeil », confie-t-elle. 

Une image en particulier résonne dans les yeux de l’autrice. Celle d’un grand arbre élancé. Elle explique que certaines personnes perçoivent un loup ou un dragon et la plupart ne voient qu’un arbre. Puis, elle poursuit : « Si cette image peut symboliser les terreurs nocturnes de l’enfance, elle représente pour moi avant tout les violences qui se cachent derrière les apparences. » Pour l’élaboration de ce travail réalisé entre 2018 et 2022, Natalie Malisse s’est accompagnée des romans graphiques emplis de délicatesse de Julie Delporte et des chansons aux notes douces et percutantes de Pomme. À son tour, La Grande Maison se transformera bientôt en livre. Un futur objet de réconfort et de tendresse à cajoler pour panser nos souvenirs les plus obscurs.

© Natalie Malisse

© Natalie Malisse© Natalie Malisse

© Natalie Malisse

© Natalie Malisse© Natalie Malisse

© Natalie Malisse

Explorez
Les images de la semaine du 16 février 2026 : de la mémoire réinventée
Image issue du court-métrage Rememory © Maru Kuleshova
Les images de la semaine du 16 février 2026 : de la mémoire réinventée
C’est l’heure du récap' ! Cette semaine, les images nous parlent de l’histoire, du temps qui passe et de ce qu’il dépose sur les esprits...
Il y a 2 heures   •  
Écrit par Ana Corderot
Les Corps élastiques : Lucie Pastureau et les expériences qui s’ancrent dans la chair
© Lucie Pastureau
Les Corps élastiques : Lucie Pastureau et les expériences qui s’ancrent dans la chair
L’Institut pour la photographie de Lille poursuit sa collaboration avec le Théâtre du Nord en y dévoilant Les Corps élastiques de Lucie...
20 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Margaux Fournier : Au bain des dames au bord de la vieillesse
© Margaux Fournier / "Au bain des dames"
Margaux Fournier : Au bain des dames au bord de la vieillesse
Avec Au bain des dames, nommé aux César 2026, Margaux Fournier réalise une fresque contemporaine d’un groupe d'amies retraitées...
19 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Maru Kuleshova, sur la rivière de la postmémoire
Image issue du court-métrage Rememory © Maru Kuleshova
Maru Kuleshova, sur la rivière de la postmémoire
Photographe et réalisatrice russe réfugiée à Paris, Maru Kuleshova signe, avec Rememory, son premier cour métrage. L'œuvre offre un...
19 février 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Les images de la semaine du 16 février 2026 : de la mémoire réinventée
Image issue du court-métrage Rememory © Maru Kuleshova
Les images de la semaine du 16 février 2026 : de la mémoire réinventée
C’est l’heure du récap' ! Cette semaine, les images nous parlent de l’histoire, du temps qui passe et de ce qu’il dépose sur les esprits...
Il y a 2 heures   •  
Écrit par Ana Corderot
Le PhotoVogue Festival met les femmes et leur regard à l’honneur de son édition 2026
© Silvana Trevale
Le PhotoVogue Festival met les femmes et leur regard à l’honneur de son édition 2026
Du 1er au 4 mars 2026, PhotoVogue Festival investira la Biblioteca Nazionale Braidense de Milan à l’occasion de sa 10e édition. Portée...
21 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les Corps élastiques : Lucie Pastureau et les expériences qui s’ancrent dans la chair
© Lucie Pastureau
Les Corps élastiques : Lucie Pastureau et les expériences qui s’ancrent dans la chair
L’Institut pour la photographie de Lille poursuit sa collaboration avec le Théâtre du Nord en y dévoilant Les Corps élastiques de Lucie...
20 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
5 questions à Maria Sorbia : une plongée dans le « royaume souterrain »
Blank Verse © Maria Siorba
5 questions à Maria Sorbia : une plongée dans le « royaume souterrain »
L’artiste visuelle Maria Siorba dévoile son premier livre photographique, Blank Verse, publié aux éditions Départ pour l’Image....
20 février 2026   •  
Écrit par Marie Baranger