Les territoires oubliés de Vanessa Kuzay

08 juin 2016   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Les territoires oubliés de Vanessa Kuzay
Rencontrée à Marseille dans le cadre du Fisheye Tour, Vanessa, 31 ans, nous présente “Les territoires oubliés”. Une très belle série en noir et blanc, qui est une réflexion sur l’adolescence – la sienne. Et où il est question d’errance et de solitude. Entretien.

Fisheye Magazine : Pourquoi es-tu devenue photographe ?

Vanessa Kuzay : Enfant, je passais des heures dans les placards de mes parents pour regarder les photos de famille. Je scrutais tout ! Ça me fascinait. Plus tard, la photographie est devenue une vraie passion. Je m’y consacre pleinement depuis trois ans, en essayant de donner de l’intérêt à des choses très banales. J’aime bien aussi explorer la frontière entre la banalité et l’étrange, entre le « très » et le « trop ». Je suis très sensible également au rapport entre l’homme et le territoire qui l’entoure.

Justement, tu as dédié tout un travail sur ce sujet avec ta série Territoires oubliés. Peux-tu nous présenter ce projet en quelques mots ?

C’est une série d’images qui présente une jeune fille – ma nièce – dans des territoires très typiques de l’adolescence: des terrains de foot, des abribus, le lycée… Il s’agit d’une compilation des moments de vie d’une adolescente. Ces lieux paraissent quelconques à nos yeux d’adultes mais pour un ou une ado, ils forment leur univers tout entier. J’ai réalisé ce travail dans les lieux que je fréquentais moi-même à cet âge là.

Extrait de "Les territoires oubliés" / © Vanessa Kuzay, 2015
Extrait de “Les territoires oubliés” / © Vanessa Kuzay, 2015

Comment t’es venue cette idée ?

Tout est parti d’un travail collectif autour de l’oubli, dans le cadre d’une association. Or en réfléchissant à ce sujet, j’ai pris conscience qu’il y a justement une période que l’on oublie assez facilement, c’est l’adolescence – souvent parce que l’on juge que c’est une époque peu glorieuse. Or c’est un âge crucial pour la formation de notre personnalité et de notre identité. Au début j’envisageais de ne photographier que des lieux vides. Petit à petit, c’est devenu un travail très personnel et du coup, j’ai essayé de me mettre en scène. Finalement, j’ai pris le parti de solliciter ma nièce de 15 ans et de la mettre en scène comme si elle jouait mon rôle.

Quel est le rapport entre ta nièce adolescente, et celle que tu étais à son âge ?

Ce qui est drôle c’est que les ados aujourd’hui ont des manières de communiquer très différentes des nôtres. Ça passe notamment par leur image – ils ont un rapport à leur propre image beaucoup plus affirmé. Je vois ma nièce très souvent et ses doutes, ses interrogations me rappellent pourtant l’ado que j’étais. Je trouvais intéressant de créer ce lien à travers elle.

Où on été prises les images de la série ? Et qu’est-ce que ces lieux représentent pour toi ?

Elles ont été prises à Orange, dans le Vaucluse. Ce sont les lieux où j’ai grandi et où j’ai beaucoup traîné étant ado. J’éprouve une forme de tendresse et d’attachement à ces endroits mais en même temps, je voulais les fuir absolument à l’époque, parce que rien ne s’y passait ! Aujourd’hui je m’interroge : comment grandir et se construire dans une ville moyenne ? C’est ce que mes images racontent.

Ce sont des lieux que ta nièce fréquente elle aussi aujourd’hui ?

Elle habite dans un village tout proche donc oui, elle fréquente certains des lieux que j’ai photographiés.

Comment on gère sur le terrain une ado – a fortiori quand c’est un membre de sa famille ?

Ce qui m’a beaucoup surprise, c’est qu’elle était très à l’aise devant l’objectif. Peut-être mais un peu trop ! Ce travail était pour moi l’occasion de renouer avec l’ado que j’étais – j’avais donc mes propres a priori. À son âge je n’étais vraiment pas à l’aise avec mon image. Comme je disais plus haut, c’est là que j’ai pris conscience de la différence énorme entre notre adolescence et la leur : les jeunes filles aujourd’hui se prennent beaucoup plus facilement en photo, se mettent en scène sur les réseaux… Du coup ma nièce posait pendant les séances ! Je me suis arrangée pour éviter les plans rapprochés, j’essayais de mettre de l’espace dans mon cadre pour que ce soit naturel.

Extrait de "Les territoires oubliés" / © Vanessa Kuzay, 2015
Extrait de “Les territoires oubliés” / © Vanessa Kuzay, 2015

Quel est l’intérêt du noir et blanc ici ?

Je trouve qu’il renforce le côté intemporel de ce travail – en tout cas, c’est ce que j’ai essayé de construire. J’ai d’ailleurs demandé à ma nièce de s’habiller de façon assez neutre, de sorte à ce qu’on ne puisse pas deviner l’époque à ses vêtements

Quelles ont été tes inspirations pour ce travail ?

Il y a La Naissance des Pieuvres (2007), de Céline Sciamma. Ce film raconte l’histoire d’un été de trois adolescentes de 15 ans. Il m’a beaucoup marqué, tant dans son esthétisme que dans la justesse du propos. Après, en photographie, il y a évidemment Raymond Depardon, sa photographie du rien, ses errances, ses plans très frontaux. Je pense aussi à la série Nulle part de Patrick Tourneboeuf. Et le rapport de Christophe Bourguedieu à ses modèles, sa façon de les faire poser ; le mystère un peu étrange qui ressort de ses portraits.

Si tu ne devais montrer qu’une photo de cette série, laquelle ce serait ?

Celle de l’arrêt de bus. On voit souvent des ados qui attendent à plusieurs dans un abribus, mais quand le bus passe ils ne montent pas dedans. Il s’agit d’une situation d’attente, d’ennui et d’errance assez forte. Dans cette photo, on ne sait pas trop si elle attend un bus ou si elle attend que son adolescence se passe.

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→ Vous pouvez suivre Vanessa sur Instagram : @vaness__k

→ Découvrez l’ensemble de son travail sur son site : www.vanessakuzay.com

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