

Avec Au bain des dames, nommé aux César 2026, Margaux Fournier réalise une fresque contemporaine d’un groupe d’amies retraitées marseillaises. Au bord de l’eau, la peau exposée plein soleil, elles se dévoilent à corps et cœurs ouverts sur le temps qui passe et sur ce qu’il a apposé sur elles. Ils sont de ces bains qui font du bien, et celui des dames fait un bien fou. Rencontre.
Fisheye : Quelle est la genèse d’Au bain des dames ?
Margaux Fournier : J’avais une idée archivée depuis longtemps dans mes notes, qui s’appelait Les Tournesols, à propos de ces femmes qui restent des heures à la plage à Marseille. Elles sont là tout le temps, elles font presque partie du paysage, je les vois depuis toujours. En relisant ça, je me suis dit que c’était un bon sujet, ça parlait de ce que je connaissais. Au départ, je pensais écrire une fiction. Mais je me suis confrontée à une réalité très concrète. Des actrices de 60 ans avec un accent marseillais, il n’y en a pas des milliers dans le système, ou elles n’ont pas de carrières qui durent aussi longtemps. Donc j’ai basculé vers un documentaire, inspiré par des techniques de théâtre.
Comment as-tu composé concrètement ?
Je n’ai pas écrit de dialogues. J’écrivais sur le plateau, c’est-à-dire à partir de ce que le tournage me donnait. Chaque jour, je dérushais, et j’écrivais une suite pour le lendemain. Ce que j’avais envie de voir, ce que je voulais développer. C’est très proche d’un travail de théâtre, tu construis avec ce qui est là, dans l’instant. On a tourné en une semaine. Puis je suis revenue environ trois semaines après pour compléter, faire quelques « mises en scène ».
Comment as-tu rencontré les protagonistes du film, et surtout Joëlle ?
Avec une copine, on voulait aller à la plage du Bain des Dames tout simplement parce que j’aimais le nom. Et je suis tombée directement sur Joëlle, sa pote Régine et le chien Pastis : j’ai tout de suite su que c’était elles. Le lendemain, elles m’ont présenté leur groupe, et ça s’est confirmé. On a tourné dès le surlendemain avec Théo Vincent, le chef opérateur. J’avais, avec ce groupe, quelque chose de très fort. Elles représentaient toutes des sortes d’archétypes féminins. Joëlle s’est imposée comme le personnage principal, pour ce caractère marqué, mais elle disséminait aussi des indices sur ce qui se tramait au fond d’elle.




Le film est très proche des corps, des peaux, mais ne sombre pas dans un regard voyeur. Comment as-tu travaillé cela ?
Je connaissais le travail de Théo depuis longtemps, sa sensibilité, et je savais qu’il avait un regard juste sur les femmes. On était une micro-équipe, juste lui et moi. La vraie direction, c’était d’avoir l’impression de faire partie du groupe. Et ça nous a empêchés d’aller vers des angles « voyeurs » – au-dessus, très Instagram, qui tronquent les corps, coupent les visages, ça aurait réduit les femmes et leur narration. Montrer des femmes désirables et désirantes sans les sexualiser au sens « d’objectifier » est un réel sujet. Ce n’est pas le fait de cadrer, le problème, c’est l’intention que tu poses avec ce cadre. Et nous, on cherchait de la poésie surtout. Il y a des plans très fixes, comme des photos, car je souhaitais filmer la photogénie de leurs peaux, des marques, des textures. Et derrière, on a tenu à ce qu’il y ait une parole vivante, où elles parlent de leur âge, leur rapport au corps, au sexe, ce qui change.
Le film bascule au milieu de la légèreté, Joëlle raconte des violences conjugales. Comment as-tu trouvé l’équilibre sans sombrer dans le pathos ?
Je ne voulais surtout pas faire un documentaire pathos. C’est même une des raisons qui m’a tenue longtemps loin du documentaire, cette idée qu’il ne faudrait pas faire de « jolie image », qu’il faudrait un drame « recherché ». Au départ, je voulais capter la parole du quotidien : ce qu’elles se racontent sur la plage, alors qu’elles se voient tous les jours. Je savais, en tant que Marseillaise, que j’allais avoir de la parole légère, des blagues, des vannes, des trucs crus, des choses très vivantes, j’ai toujours vu ça dans ma famille, et ça me suffisait.
Puis le tragique est arrivé assez naturellement, sans que je le cherche. Quand Joëlle m’a raconté son histoire, je lui ai dit que, cinématographiquement, ça expliquait beaucoup de choses sur elle, mais surtout que ça pouvait aider des femmes de sa génération, ou des plus jeunes, qui n’ont jamais osé en parler. Elle m’a dit : « Si je peux aider, ne serait-ce qu’une personne, c’est déjà ça. » Donc, on est revenues tourner l’interview, qui sort du cadre du début. Je lui ai alors posé deux, trois questions et on m’entend les dire, pour ne pas l’abandonner face caméra, dans le silence, dans la violence. Je voulais aussi respecter l’image qu’elle donne à voir d’elle, je ne voulais pas finir le film là-dessus, sinon ça l’aurait figé dans le drame, et elle bien plus que ça.
Au fond, qu’est-ce que le film dit de toi, de ton rapport aux femmes et à la vieillesse ?
J’ai grandi en entendant que la vieillesse était un naufrage. Je ne vais pas dire l’inverse, car techniquement, vieillir, c’est chiant, tu as mal au dos, tu es moins agile… Mais il y a quelque chose de plus clair selon moi, il y a une sagesse possible. Je souhaitais montrer une image plus nuancée de cette vieillesse. Certes, c’est bien de passer sa retraite au soleil, mais il y a aussi de la violence, physique et psychologique : l’invisibilisation, les remarques, les regards, et tout ce que la société inflige.
Je me rends aussi compte que la plage est une métaphore parfaite. C’est un lieu de contradictions, d’intimité et de non-intimité, de soleil et d’ombre. Un endroit où tout le monde se regarde, se compare, se juge et où, pourtant, des gens existent, dorment, rient, parlent… Vivent pleinement.
Au bain des dames est disponible en streaming sur France TV.