« Masse » : l’insoutenable surveillance de l’être

20 octobre 2021   •  
Écrit par Lou Tsatsas
« Masse » : l’insoutenable surveillance de l’être

Quelle place prennent les nouvelles technologies dans nos vies ? Et qu’en est-il de leur capacité à traquer nos déplacements, nos gestes, nos traits ? La surveillance est-elle devenue actrice de notre quotidien ? Et notre présent, une dystopie orwellienne ? Dans Masse, le photographe allemand Michael Gessner s’est intéressé aux différents outils utilisés pour nous pister. Un projet minimaliste, mêlant iconographie scientifique, scènes abstraites et décors froids, destinés à questionner l’importance de ces dispotifs dans notre existence. Entretien. 

Fisheye : D’où est né ton intérêt pour la photographie ?

Michael Gessner : Il vient de ma passion pour le skateboard. Jeune, je possédais un caméscope que j’aimais utiliser pour filmer mes amis et moi-même, sur nos planches. Puis, j’ai eu envie de figer certaines figures dans des cadres : c’est ainsi que j’ai décidé d’acheter un boîtier numérique. À partir de ce moment-là, j’ai mis toute mon énergie dans le 8e art.

Comment construis-tu tes projets ?

Je commence toujours par un concept, une idée. Il est très rare que je prenne mon boîtier pour improviser. Ce qui m’intéresse le plus, c’est de réfléchir à des concepts, de trouver quelles images vont bien ensemble. Quels motifs me permettent de faire passer un message, et pourquoi. Si ma propre approche photographique est plutôt calme et minimaliste, j’essaie toujours de conserver le plus de formes possible lorsque je développe un langage visuel, afin de pouvoir aller de l’avant, créativement parlant.

© Michael Gessner© Michael Gessner

Quand as-tu conceptualisé ta série Masse ?

J’ai débuté Masse lors de mon master en design de l’information. Je m’intéressais alors particulièrement à la juxtaposition entre la foule et l’individu, la psychologie collective, et l’effet mouton qu’elle induit. Au cours de mes recherches, cette thématique s’est cristallisée, et m’a aiguillé vers l’étude des phénomènes de masse liés au numérique – parmi eux, les scandales viraux en ligne, ou encore le volume massif de données collectées sur chaque individu, dans le but de prédire son comportement.

Pourquoi avoir choisi de représenter de telles notions de manière minimaliste ?

Pour ce travail particulièrement, je voulais absolument représenter mes sujets de la manière la plus claire et la moins ambiguë possible. Tout outil ou forme de surveillance doit être montré de manière à créer la meilleure représentation possible. Une façon pour le regardeur ou la regardeuse de comparer ce sujet à sa propre vie. Car s’il disparaît du contenu visible de l’image, il demeure toujours présent en son sein, puisque la surveillance se déroule dans sa propre existence.

Définirais-tu ton projet comme futuriste ?

Je dirais plus qu’il s’agit d’un instantané. En parallèle, cependant, j’entends faire ressentir une certaine émotion. La série se lit davantage comme une dystopie qu’une utopie. C’est une réflexion critique de la manière dont on évolue dans notre société – plus particulièrement dans l’espace numérique – ainsi que des gouvernements et industries qui bénéficient de ces données. Utiliser une iconographie plutôt « technique » et modeste me permet de mettre en lumière cette dimension spécifique de Masse.

© Michael Gessner© Michael Gessner

Tu as également joué avec les notions d’abstraction…

J’aime capturer une multitude d’influences différentes, pour ne pas me limiter à un seul sujet, ou un format unique. Me focaliser sur un objet en particulier, pour l’observer en isolation, puis l’analyser dans le contexte urbain est quelque chose que je trouve fascinant. Ce passage d’un point à l’autre est également un écho à la pratique de la surveillance numérique. Parfois, celle-ci englobe des milliers de personnes de manière anonyme, tandis qu’à d’autres moments, elle se fait incisive et épluche les données d’un seul individu.

Dans quelles villes as-tu pris ces photographies ?

Aux quatre coins du monde – de Berlin à Séoul en passant par New York. La diversité des emplacements était très importante pour moi. Cependant, la conceptualisation de la série m’a poussé à concentrer ces clichés en une masse homogène, si bien que ces localisations sont devenues secondaires.

À travers ce projet tu soulèves des questionnements intéressants – sur la surveillance de masse et les débordements de la technologie notamment…

Tout à fait. C’était génial de pouvoir me plonger dans un tel sujet d’étude, car il me semble qu’il n’existe aucune opinion universelle « objective » et que le débat demeure en tension constante. D’une part, on retrouve ceux qui demandent davantage de surveillance, et de l’autre, ceux qui attachent une grande importance à la protection de données, et craignent que leur liberté soit menacée. En parallèle, de nouvelles avancées technologiques créent sans cesse des manières inédites de collecter ces données. La façon dont nos informations privées sont rassemblées est devenue complètement imbriquée dans notre quotidien : il est désormais impossible d’y échapper.

Quelles sont tes sources d’inspiration ?

J’ai été particulièrement influencé par les œuvres de Stephen Shore, Joel Sternfeld, Thomas Struth, Viviane Sassen et Alec Soth.

© Michael Gessner© Michael Gessner
© Michael Gessner© Michael Gessner

© Michael Gessner

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© Michael Gessner

© Michael Gessner

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