
Fortes de 130 ans d’engagement auprès des artistes, les Galeries Lafayette s’associent aux quinze ans du Centre Pompidou-Metz. Le projet hors les murs Pour Toujours fait dialoguer l’art contemporain et l’architecture du XIXe siècle du grand magasin à travers le regard de quatre artistes incontournables.
À l’occasion des quinze ans du Centre Pompidou-Metz, les Galeries Lafayette prolongent l’exposition Dimanche sans fin avec le parcours Pour Toujours. Imaginée par la directrice de l’institution, Chiara Parisi, et l’artiste italien Maurizio Cattelan, cette carte blanche investit les lieux historiques du magasin en choisissant quatre artistes de générations différentes et aux profils variés. Sous la coupole, l’œuvre de Gloria Friedmann, Mammalia, est suspendue pour rendre hommage à la femme éternelle. L’œuvre sonore de Christodoulos Panayiotou, qui superpose la première et la dernière interprétation d’Over the Rainbow par Judy Garland, résonne dans l’entre-coupole. Sur la terrasse, Lawrence Weiner déploie un message poétique qui invite le public à l’interprétation. Enfin, les photographies de Birgit Jürgenssen s’emparent de l’escalier G/L sur six étages.


Birgit Jürgenssen : l’avant-garde féministe mise en avant
Figure majeure de l’avant-garde féministe autrichienne dès les années 1970, Birgit Jürgenssen utilisait son propre corps pour interroger la construction sociale de l’identité féminine. Intitulé I met a stranger – en référence à un livre co-écrit avec Lawrence Weiner –, cet accrochage non chronologique rassemble une trentaine de photographies, qui parcourt les escaliers. L’emplacement est particulièrement fort pour son œuvre emblématique Ich möchte hier raus ! (Je veux sortir d’ici !), où elle mime l’enfermement. Voir cette jeune ménagère presser son visage contre la vitre pour fuir le carcan du foyer prend un tout autre sens lorsque la photo est elle-même enfermée sous une vitre dans l’escalier du grand magasin. Elle se met souvent en scène pour détourner de façon ironique la place des femmes dans la société. Ce parcours intimiste met en évidence les grands axes de son travail, à commencer par la dénonciation de l’assignation domestique de la femme-objet.
L’artiste détourne d’ailleurs les stéréotypes avec une ironie mordante en les prenant au pied de la lettre. L’exemple le plus frappant est celui où elle transforme un simple tablier de cuisine en véritable fourneau qu’elle porte sur elle. Elle matérialise ainsi l’expression familière allemande « einen Braten in der Röhre haben » (traduite en français par « avoir un rôti au four ») qui signifie qu’une femme est enceinte. Dans la même veine satirique, ses bras deviennent des chaussures à talons qui l’entravent et la réduisent à son apparence de femme. Le parcours se poursuit avec un théâtre macabre, où elle pose masquée avec une tête d’animal ou avec un crâne pour explorer la vulnérabilité du corps féminin. Enfin, dans les années 1980-1990, elle dénonce le regard masculin (« male gaze ») en faisant de sa peau un véritable outil de projections, un catalyseur des fantasmes que la société impose aux femmes. Bien qu’elle ait exploré la peinture, la sculpture ou la vidéo au sein de sa carrière, cette exposition prouve que son œuvre photographique porte une critique acerbe sur les normes genrées.

