Rencontres d’Arles : les coups de cœur de la rédaction

25 juillet 2023   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Rencontres d'Arles : les coups de cœur de la rédaction
© Fryd Frydendahl / Courtesy of Rencontres d'Arles

La magie des Rencontres d’Arles, c’est d’être parfois séduit·e par une scénographie, une émotion, une thématique que l’on n’attendait pas. Alors, en parallèle de nos chroniques, nous avons décidé de vous partager, chacune notre tour, nos coups de cœur 2023 – ces bonnes surprises qui valent le détour !

© Samantha Box / courtesy of the artist

Samantha Box : Le glissement de la migration

Il y a d’étranges portraits mis en scène, des collages aux tons fluorescents, des bouquets de fleurs bariolés, des natures mortes aux fruits exotiques et des visages qui s’effacent, nous défiant du coin de l’œil. Il y a des glitchs et des étrangetés, des mots qui se répètent dans les casques audios, nous faisant réaliser en quelques syllabes l’impact d’une culture et de sa dispersion – tandis que l’accent disparaît d’une génération à l’autre. En quelques cimaises, au cœur de l’Église des Frères Prêcheurs, Samantha Box, rend hommage à ses racines africaines, indiennes, jamaïcaines et trinidadiennes, tout en affirmant son accroche au territoire qui l’a vu grandir : les États-Unis. Jouant avec les héritages et les symboles, elle fait dialoguer fragments d’origine et diaspora présente, archives d’un passé colonial et émancipation familiale. À nous de démêler les références, de questionner l’exotisme et d’apprécier la pluralité des points de vue. Car consciente de la multiplication des récits photographiques autour de la notion de « terre natale », Samantha Box préfère nous laisser voguer, admirer les associations, découvrir les mythes et en reconnaître les limites… Pour contempler avec sagesse toutes les nuances de la migration.

Lou Tsatsas

© Samantha Box / courtesy of the artist
© Samantha Box / courtesy of the artist

© Casa Susanna
© Casa Susanna

Casa Susanna : Un refuge à soi

Ils vivent dans les années 1950, 1960. Ils sont mariés, ont des enfants, des vies « bien rangées » pour l’époque et des comportements « comme il faut pour ne pas déranger » . Mais le soir venu ou à l’abri du reste du monde, refusant de se soumettre aux conceptions de genre archaïques, elles apparaissent et embrassent leur part de lumière. Elles sont plusieurs travesties (terme qu’elles utilisaient pour définir leur pratique) avec toutes des histoires difficiles, à avoir franchi la porte de la propriété de Susanna et de sa femme Marie, perdue dans les montagnes des Catskills à quelques heures de New York. Un refuge les accueillant clandestinement, lors de séjours ou de soirées réconfortantes, de performances théâtrales, de séances de jardinages décomplexés. Des centaines et des centaines d’instants capturés sur Polaroïd en secret, conservés dans des endroits cachés pendant des années, et retrouvés seulement en 2004 par deux antiquaires new-yorkais. Un fonds photographique et textuel essentiel qui relate les débuts de la transidentité, dévoilée dans cette exposition au cœur de l’Espace Van Gogh, accompagnée d’un dense ouvrage et en contrepoint d’un court-métrage disponible sur Arte.

Ana Corderot

© Casa Susanna

© Ikram Abdulkadir / Courtesy of Rencontres d'Arles
© Ikram Abdulkadir / Courtesy of Rencontres d’Arles

Søsterskap : Vers la douceur

Le temps des Rencontres, l’église Sainte-Anne accueille dans son sein l’une des expositions les plus importantes du festival, consacrée à dix-sept photographes, femmes et personnes non-binaires. Originaires de Suède, du Danemark, de Finlande, d’Islande ou de Norvège, iels constituent depuis les années 1980 une nouvelle génération d’artistes scandinaves, inventive et engagée, et pourtant rarement mise en avant. Søsterskap signifie sororité : dès lors, comment donner une forme, esthétique et intellectuelle, à un concept qui rassemble tant de situations diverses (en matière de caractéristiques de genre, de classe, d’appartenance ethnique et d’orientation sexuelle) ? Pour répondre à cette question, plusieurs pistes se croisent, se heurtent et se font écho. Les autoportraits d’Emma Sarpaniemi bousculent les perceptions traditionnelles du genre féminin, tandis que le projet Fathers, de Verena Winkelmann, interpelle quant au manque de représentations visuelles d’hommes aidants et aimants. Fryd Frydendahl dresse le portrait d’une jeunesse affranchie des normes, créative et consciente de sa vulnérabilité, non loin d’Ikram Abdulkadir, qui poursuit cette thématique à travers une œuvre liée à son expérience de femme noire et musulmane dans la société suédoise. Tous les âges de la vie rythment cet ensemble aussi éprouvant que drôle, aussi âpre que doux, qui dit autant la puissance sororale que l’oppression patriarcale.

Milena Ill
© Emma Sarpaniemi / Courtesy of Rencontres d'Arles
© Emma Sarpaniemi / Courtesy of Rencontres d’Arles
© Fryd Frydendahl / Courtesy of Rencontres d'Arles
© Fryd Frydendahl / Courtesy of Rencontres d’Arles
« Photographies de la Pointe Courte », 1952-1953, planche de tirages contacts utilisés comme références pour le tournage du film, 1954 © Agnès Varda – Avec l’aimable autorisation de Ciné-Tamaris

Agnès Varda : La Pointe courte, des photographies au film

Cette année, au cœur du cloître Saint-Trophime, les Rencontres d’Arles dévoilent une face cachée des talents multiples d’Agnès Varda. Avant de devenir cinéaste, l’artiste s’est passionnée pour la photographie, sa « première vie » comme elle le disait. Cette exposition permet ainsi de mieux saisir le lien entre ces deux pratiques, chères au cœur de la réalisatrice. Tourné à l’été 1954, son premier film intitulé La Pointe courte, résulte de son amour pour Sète où elle s’est exilée avec sa famille pendant la Seconde Guerre mondiale alors qu’elle était adolescente. Dans ce long-métrage, Agnès Varda donne vie aux clichés capturés à l’aide de son Rolleiflex au fil des pérégrinations dans sa ville d’adoption. Des voiliers, des pêcheurs en passant par des combats de joutes, la précurseuse de la Nouvelle Vague s’inspire de ses propres images pour établir méticuleusement un scénario oscillant entre des scènes de la vie quotidienne et des atmosphères graphiques. Tel un jeu de memory, les cinéphiles les plus averti·es peuvent ainsi s’amuser à associer les photos exposées aux scènes de ce film emblématique.

Cassandre Thomas

« Jouteurs à Sète », tirage argentique d’époque, vers 1952 © Agnès Varda – Avec l’aimable autorisation de la Succession Agnès Varda / Collection Rosalie Varda
« Valentine Schlegel et Monsieur Mestres sur le pont d’un voilier », tirage argentique d’époque, vers 1949 © Agnès Varda – Avec l’aimable autorisation de la Succession Agnès Varda / Collection Rosalie Varda
© Nicole Gravier. Le Souvenir s’estompe, série Mythes et Clichés, série Photoromans, 1976-1980. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Nicole Gravier : Par-delà les clichés

Dès les années 1970, Nicole Gravier s’empare des lieux communs de la publicité et du roman-photo pour mener toute une réflexion sur la condition féminine. Dans sa série Mythes et Clichés, elle se glisse dans la peau d’une jeune femme, traversée de rêves et de doutes, qui évolue dans l’Italie bourgeoise des Trente Glorieuses. Détournant avec ironie des formats visuels alors populaires, comme le photomaton ou la carte postale, la plasticienne arlésienne se compose une œuvre singulière à la lisière de la démarche conceptuelle et de la fiction autobiographique. Collages, installations photographiques, éditions… Entre ses mains, le médium se décline et s’impose comme un moyen d’analyser les ressorts d’une époque en pleine mutation. Ces dernières années, la relecture féministe de l’histoire de l’art du XXe siècle lui a été favorable et a suscité un regain d’intérêt pour cet aspect de son travail, présenté aujourd’hui à l’ENSP d’Arles dans le cadre d’un projet inédit entre l’artiste et six étudiants de l’établissement.

Apolline Coëffet
© Nicole Gravier. Série Mythes et Clichés, série Publicités, épreuve couleur, 1976-1980. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
© Nicole Gravier. Série Mythes et Clichés, série Publicités, épreuve couleur, 1976-1980. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
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