Eulogy : Sander Coers et les traumatismes intergénérationnels

19 avril 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Eulogy : Sander Coers et les traumatismes intergénérationnels
© Sander Coers
femme se tenant debout
© Sander Coers

Au fil de ses projets, Sander Coers sonde la mémoire en s’intéressant notamment à l’influence que nos souvenirs exercent sur notre histoire personnelle. Dans Eulogy, sa dernière série en date, le photographe établi à Rotterdam entremêle les supports pour évoquer les traumatismes intergénérationnels et postcoloniaux.

Fisheye : Quel a été le point de départ de ta série Eulogy 

Sander Coers : Tout a commencé par une photographie que j’ai trouvée dans un journal indonésien, le Bali Post. On y voyait mon grand-père sorti de chez lui dans un sac mortuaire après son décès en 2020. Cette image m’a marqué et m’a poussé à explorer les silences, les pertes et les souvenirs inexprimés de l’histoire de ma famille. 

Quel est ton premier souvenir de photographie ?

L’un de mes premiers souvenirs remonte à l’époque où je regardais mon père prendre des photos pendant nos vacances. Il capturait tout : paysages, moments, visages… Plus tard, ces clichés se retrouvaient dans des albums conservés dans notre salon. Lors des réunions de famille, mes cousins et moi les feuilletions pour revivre ces moments.

SanderCoers
Photographe
« En travaillant avec différents matériaux […], j’essaie de montrer que l’histoire n’est pas seulement quelque chose dont nous héritons, mais quelque chose que nous reconstruisons et réinterprétons en permanence. »
main tenant une sucette
© Sander Coers
des ballons gonflés à l'hélium
© Sander Coers
Fleurs rouges
© Sander Coers

Ton grand-père est au cœur de ce projet. Comment appréhendait-il son passé ?

Mon grand-père est né d’une mère indonésienne et d’un soldat néerlandais, et sa vie a été marquée par la guerre, les déplacements et l’histoire coloniale. Il était toujours à la recherche de morceaux de son passé, mais en parlait rarement. Il avait ce désir discret de renouer avec ce qu’il considérait comme son pays. Eulogy [qui signifie « éloge funèbre », ndlr] est ma façon de réfléchir à la manière dont ces histoires non racontées façonnent encore aujourd’hui les identités de notre famille, de même que nos identités personnelles.

L’histoire de ta famille raconte une histoire plus vaste. Comment intègres-tu cet héritage dans ton travail ?


J’utilise un mélange de documents personnels et d’archives que j’associe à mes propres photographies afin d’explorer les thèmes du traumatisme intergénérationnel et postcolonial. En travaillant avec différents matériaux comme les supports textiles, le bois, la céramique et les images générées par IA, j’essaie de montrer que l’histoire n’est pas seulement quelque chose dont nous héritons, mais quelque chose que nous reconstruisons et réinterprétons en permanence.

Comment l’utilisation de ces différents matériaux influence-t-elle le projet ? Et comment utilises-tu l’intelligence artificielle ?


J’utilise ces matériaux afin de superposer différentes narrations. La partie IA consiste à alimenter des algorithmes avec des images provenant des albums photo de ma famille. L’objectif est de générer de nouveaux visuels qui mélangent l’histoire personnelle et la mémoire collective. Cela soulève donc des questions sur la façon dont la mémoire est construite, mais également sur la façon dont la technologie influence ce dont nous nous souvenons.

SanderCoers
Photographe
« À travers mon travail, j’essaie de combler ce fossé en créant notamment un espace pour des conversations qui n’auraient peut-être pas eu lieu autrement. »
un homme et un citronnier
© Sander Coers
portraits sur un mur
© Sander Coers
famille au bord de l'eau
© Sander Coers

Parles-tu de ton histoire familiale avec les autres membres de ta famille ou s’agit-il d’un tabou ?


Dans ma famille, il y a beaucoup de choses dont on ne parle pas, surtout en ce qui concerne les traumatismes passés. Ce silence a engendré une sorte de distance par rapport à notre propre héritage. À travers mon travail, j’essaie de combler ce fossé en créant notamment un espace pour des conversations qui n’auraient peut-être pas eu lieu autrement.

Y a-t-il un autre point que tu souhaiterais évoquer ?

Une chose qui mérite d’être soulignée est la palette de couleurs que j’utilise ici. Elle est tirée de la photographie du décès de mon grand-père et sert de fil conducteur visuel entre toutes les pièces. Elle symbolise la façon dont les événements passés persistent dans le présent, façonnant l’identité d’une manière dont nous ne nous rendons pas toujours compte.

une montagne, un couple et un paysage
© Sander Coers
Un couple assis
© Sander Coers
bouquet sur une table
© Sander Coers
personnes se tenant debout
© Sander Coers
un visage et une main
© Sander Coers
personne au téléphone
© Sander Coers
jambes d'un couple
© Sander Coers
personnes de dos
© Sander Coers
collage de deux voiles
© Sander Coers
À lire aussi
Souvenirs brodés au fil du temps
Souvenirs brodés au fil du temps
Sujets insolites ou tendances, faites un break avec notre curiosité de la semaine. Dans sa série Time Spent That Might Otherwise Be…
21 janvier 2022   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Marion Ellena : enchantements et (dés)illusions de la mémoire
Marion Ellena : enchantements et (dés)illusions de la mémoire
Au fil de ses expérimentations artistiques, Marion Ellena cherche à redessiner les contours de souvenirs qui s’étiolent. Habitée par…
25 juillet 2022   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Explorez
Maëva Benaiche : l’enfance à l’épreuve du silence 
© Maëva Benaiche
Maëva Benaiche : l’enfance à l’épreuve du silence 
Avec À la recherche de mes souvenirs, Maëva Benaiche explore les zones floues de l’enfance et fait de l’image un espace de...
17 avril 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Lore Van Houte : le cyanotype comme journal intime et refuge poétique
© Lore Van Houte
Lore Van Houte : le cyanotype comme journal intime et refuge poétique
Étudiante en sciences culturelles et artiste visuelle, Lore Van Houte capture la poésie de son environnement à travers le prisme bleuté...
10 avril 2026   •  
Contenu sensible
Les images de la semaine du 30 mars 2026 : (se) découvrir
© Mahaut Harley
Les images de la semaine du 30 mars 2026 : (se) découvrir
C'est l'heure du récap' ! Les jours s'allongeant avec le printemps, l'ambiance générale est aux sorties et à la découverte.
05 avril 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Contenu sensible
Mahaut Harley : dans le corps du mail
© Mahaut Harley
Mahaut Harley : dans le corps du mail
Dans les collages et créations scannées de Mahaut Harley, l'érotisme féminin est retravaillé, collé et réinterprété pour évoquer une...
01 avril 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Oan Kim, l'art de la fugue
Couverture de l'album Rebirth of Innoncence © Oan Kim
Oan Kim, l’art de la fugue
Ils sont de ces artistes insaisissables qui ne s’enferment dans aucune case, préférant habiter les silences entre les disciplines....
18 avril 2026   •  
Écrit par Benoît Baume
Maëva Benaiche : l’enfance à l’épreuve du silence 
© Maëva Benaiche
Maëva Benaiche : l’enfance à l’épreuve du silence 
Avec À la recherche de mes souvenirs, Maëva Benaiche explore les zones floues de l’enfance et fait de l’image un espace de...
17 avril 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Computer Punch Cards d'Antony Cairns
© Antony Cairns
Computer Punch Cards d’Antony Cairns
Dans Computer Punch Cards Antony Cairns réutilise des cartes mémoires mises au rebut depuis des années, pour composer des images...
16 avril 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Chloé Lefebvre-Lamidey, là où sommeillent les oiseaux
© Chloé Lamidey
Chloé Lefebvre-Lamidey, là où sommeillent les oiseaux
Photographe indépendante installée à Paris, Chloé Lefebvre-Lamidey s’intéresse aux liens que peuvent entretenir les humain·es et les...
15 avril 2026   •  
Écrit par Ana Corderot