Se fondre dans l’espace et regarder en pleine conscience à la MEP

13 juin 2023   •  
Écrit par Ana Corderot
Se fondre dans l’espace et regarder en pleine conscience à la MEP

Pour sa saison estivale, la Maison européenne de la photographie pare ses cimaises d’œuvres réalisées par des artistes femmes. Maya Rochat, Rineke Dijkstra, Rosa Joly dévoilent des travaux oscillants entre performances, documentaire et récits fictionnels qui interrogent notre manière de percevoir et de sentir le monde. Des expositions à découvrir jusqu’au 1er octobre 2023.

« Le sujet de l’été c’est la question du regard. Chez Maya Rochat, celui-ci se pose dans la durée, plutôt du côté du paysage et de la nature, et se matérialise dans la peinture et le côté immersif. Pour Reineke Dijkstra, c’est davantage celui que l’on développe entre l’enfance et l’adolescence – il se comprend dans les portraits et vidéos qu’elles réalisent aux côtés des enfants. Rosa Joly nous présente un film de 16mm dans lequel les regards sur des œuvres et symboles préexistants se croisent. Ce sont-là trois visions différentes, mais trois regards très précis qui s’articulent dans l’espace de la Maison européenne de la photographie », nous précise Simon Baker lors de l’inauguration de cette nouvelle saison. Quel temps mettons-nous à véritablement regarder les choses qui nous entourent, quelle importance accordons-nous aux sujets regardés, et comment bien le faire ? Autant de questionnements qui fusent à mesure que les différentes séries et artistes se dévoilent dans les étages de la MEP. Rosa Joly d’abord, nous incite à lire entre les couches qui composent son film réalisé à la Super 8. Dans cette installation éphémère, aux références multiples, tous les éléments dévoilés se répondent et permettent aux spectateurices de ressentir les matières, d’appréhender leur propre corps dans leur déambulation. De la soie, du tissu sur les murs, des natures mortes viscérales… Les objets et symboles sortent du film et produisent de nouvelles sensations. Emporté·es un temps par cette vague surréaliste, nous remontons vers le travail documentaire de Rineke Dijkstra.

Dans I See a Woman Crying et Ruth Drawing a Picasso, l’artiste néerlandaise déplace le point de vue sur celles et ceux qui regardent. Ici, les vidéos ne sont pas conçues comme des films à part entière, mais comme des installations interactives qui raisonnent en chœur. Les enfants regardent La Femme qui pleure, mais que voient-iels réellement ? Pourquoi est-elle ainsi, et que ressentent-iels aussi en la voyant ? Des questions qui enclenchent des réponses sans retenues, des émotions pures et reflètent une grande tendresse. Plus loin, toujours avec Rineke Dijkstra, les jeunes danseuses créent des œuvres en dansant. Mais ce qui nous importe tout particulièrement – et ce qui touche la photographe – c’est bel et bien le moment où la performance s’arrête, et où le réel s’immisce. Cette phase de délitement des masques, lorsque la fatigue apparaît et qu’un autre genre portrait émerge.

Images de I See a Woman Crying (The Weeping Woman), 2009, 3 channel video HD, 12' © Rineke Dijkstra - Courtesy de l'artiste et Marian Goodman Gallery, Paris et New York.

Images de I See a Woman Crying (The Weeping Woman), 2009, 3 channel video HD, 12′. © Rineke Dijkstra / Courtesy de l’artiste et Marian Goodman Gallery, Paris et New York.

Auf dem Zahnfleisch Photogramme, film 16mm, 2023 © Rosa JolyAuf dem Zahnfleisch Photogramme, film 16mm, 2023 © Rosa Joly

Auf dem Zahnfleisch, Photogramme, film 16mm, 2023 © Rosa Joly

Expériences méditatives

Pour sa première grande exposition institutionnelle en France, l’artiste plasticienne suisse Maya Rochat nous propose au troisième étage une expérience sensitive et visuelle croisant les procédés. Invité·es à rentrer dans une nature émerveillée et personnelle, mêlées d’envolées émotionnelles, nous partons pour un moment de contemplation méritée. Ayant à peine investi les lieux, une musique nous englobe déjà : c’est l’une des compositions inédites réalisées par des ami·es musicien·nes de la photographe. Entre expérimentations plastiques, peintures, photographies, abstraction et figuration, Maya Rochat questionne la matière et le support même de l’œuvre, qu’elle soit digitale, analogique ou manuelle. Avec A Rock is A river, le livre devient une œuvre en soi, en étant érigé sur les cimaises voisines. « Tout ce travail présenté se découvre de façon performative. Le·a spectateurice assiste à l’œuvre en train de se faire, et partage mon plaisir de création : le fait de voir les images se révéler par procédé chimique, les projections de peintures, les découpages, la vidéo… », explique-t-elle.

En partant du réalisme, nous permutons en mouvement vers des propositions plus abstraites. Le papier peint de la seconde pièce nous entoure et nous installe dans une bulle méditative. Se retrouvent d’ailleurs dans une salle adjacente des tapis de yoga sur lesquels sont imprimées des images de l’artiste. Une salle plus loin, c’est un espace de détente qui nous ouvre ses portes. Le sol y est moue, presque mouvant, on se fondrait volontiers dedans face au court-métrage projeté. Chaque partie de la rétrospective nous donne un aspect de son travail, mais dans toutes ses créations, des lignes conductrices éclosent : superposition des couches, alternance des échelles. Dans ses photographies, la nature se désagrège en fragments. Quelque chose de mystérieux nous résiste là où l’image connecte étrangement avec nous. Dans ses œuvres plus anciennes, une violence surgit. « Aujourd’hui, je souhaite apporter plus de douceur dans mes œuvres, quelque chose de plus pur, qui soignerait mon âme perturbée un temps », confie-t-elle. Sa stabilité, sa maturité naît alors dans l’occurrence d’arbres aux racines majestueuses, comme un moyen de se rattacher au monde, à la terre. Dans Poetry of the Earth c’est une douceur plus aérienne qui nous est dépeinte. « Mes œuvres vivent. Cette image qui passe du bleu au rose en fonction d’où l’on se situe, nous invite à regarder ce que l’on voit, à vivre avec elle. J’aime la dimension nocturne et diurne de mes œuvres », ajoute-t-elle.

Une création nous interpelle et reste gravée. Une fleur sort du cadre par ses couches et coupures apparentes. Elle prend de l’espace, à la fois dans celui de l’exposition, mais également dans notre intériorité. Elle brille de ses tâches d’argent, semble grandir et se faner en même temps. Elle respire et nous lègue une inspiration bienvenue.

Maya Rochat, Give me Space (Magic Cave), 2016 Courtesy de l’artiste.Maya Rochat, A Rock is a River" (Meta Tree), 2017 Courtesy de l’artiste.

À g. Give me Space (Magic Cave), 2016. © Maya Rochat / Courtesy de l’artiste, à d. A Rock is a River (Meta Tree), 2017. © Maya Rochat / Courtesy de l’artiste

Maya Rochat, Vote for me! (Magic Eggs), 2012 Courtesy de l’artiste.Maya Rochat, Ma tête à couper (Palma), 2012 Courtesy de l’artiste.

À g. Vote for me! 2012. © Maya Rochat / Courtesy de l’artiste, à d. Ma tête à couper (Palma), 2012. © Maya Rochat / Courtesy de l’artiste

Maya Rochat, A Rock is a River (Meta Rainbow), 2018 Courtesy de l’artiste.

A Rock is a River (Meta Rainbow), 2018. © Maya Rochat / Courtesy de l’artiste.

Maya Rochat, Vote for me! (Pirat), 2012 Courtesy de l’artiste.Maya Rochat, Vote for me!, 2012 Courtesy de l’artiste

Vote for me! (Pirat), 2012. © Maya Rochat / Courtesy de l’artiste

Maya Rochat, Poetry of the Earth (Fleurs protégées de la Suisse N°17), 2022 Courtesy de l’artiste.Maya Rochat, Poetry of the Earth (Les frontières sont des dessins), 2022 Courtesy de l’artiste.

À g. Poetry of the Earth (Fleurs protégées de la Suisse N°17), 2022. © Maya Rochat / Courtesy de l’artiste, à d. Poetry of the Earth (Les frontières sont des dessins), 2022. © Maya Rochat / Courtesy de l’artiste

Maya Rochat, Painting with Light (Nature is the Painter), 2020 Courtesy de l’artiste.

Image d’ouverture : Painting with Light (Nature is the Painter), 2020. © Maya Rochat / Courtesy de l’artiste

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