Tacita Dean ou l’insaisissable fragilité de l’être

30 mai 2023   •  
Écrit par Milena III
Tacita Dean ou l'insaisissable fragilité de l'être

Jusqu’au 18 septembre prochain, découvrez des œuvres inédites conçues par Tacita Dean, sur l’invitation de la Bourse de Commerce – Pinault Collection. L’artiste présente un travail aussi monumental que sensible, à la précision technique remarquable, intitulé Geography Biography.

En écho à l’exposition collective en cours Avant l’orage, qui se tient à la Bourse de Commerce depuis février dernier, Pinault Collection a souhaité donner carte blanche à la grande artiste britannique Tacita Dean. Celle-ci représente le paysage, en lien avec ses obsessions : l’écoulement du temps, la puissance paradoxale de la lenteur, la beauté de la nature et la menace que nous faisons peser sur celle-ci. Du dessin au collage, de la photographie au film, Tacita Dean, active depuis le début des années 1990, trouve mille et une manières extraordinaires d’exprimer la subtilité de ses questionnements.

Plusieurs œuvres inédites sont à découvrir dans la Galerie 2 et la rotonde de l’édifice situé au cœur du premier arrondissement parisien, rassemblées sous le nom de Geography Biography. Cette entreprise, elle la décrit comme « un journal intime très, très long », composé de dessins à la craie sur tableau noir (The Wreck of Hope, 2022), extrêmement réalistes, d’un film 35 mm (Geography Biography, 2023), ainsi que d’immenses tirages de cerisiers japonais, dont les branches et les fleurs ont été intensifiées par le travail au crayon de couleur (Sakura Study ; Small Sakura Study, 2022), ou encore plusieurs estampes (Summer Memory, 2023). À chacune de ces différentes étapes correspondent les quatre saisons occidentales traditionnelles. Tacita Dean emprunte les chemins de la grande histoire, pour remonter jusqu’à l’intimité de sa propre vie, et matérialise la précarité de l’art comme celle de sa grande muse, la nature.

© Tacita Dean

© Sakura Study (Taki I), 2022

Beauté et menace, sacralité et vulnérabilité

Pouvons-nous pleinement ressentir que la nature prend vie, à travers seulement quatre saisons ? Derrière l’œuvre atmosphérique de Tacita Dean se situe une ambition singulière : saisir par l’art la fugacité de chaque période de l’année. « Au Japon, il n’y a pas moins de soixante-douze saisons », rappelle Emma Lavigne, directrice générale de Pinault Collection et ancienne présidente du Palais de Tokyo. Deux photographies colossales d’arbres millénaires, accentués par le crayon de Tacita Dean, s’offrent aux regards comme une apparition méditative. De grandes béquilles, que l’artiste est venue souligner à la craie, soutiennent ces êtres ancestraux, à la fois figurés dans toute leur précarité, et rendus divins par une impression de lévitation. « Toutes les choses qui m’attirent sont sur le point de disparaître », déclare l’artiste. Cette question de la représentation du temps redouble d’importance à l’ère du changement climatique. À l’heure de l’anthropocène et du capitalocène, Tacita Dean dépeint le naufrage de l’espoir, selon le titre d’un ensemble de ses dessins, représentant des glaciers en train de s’effacer (The Wreck of Hope).

Quelque chose de l’ordre de l’éloge de la lenteur se dégage de l’œuvre de Tacita Dean, pour qui « les évènements de sa vie sont consubstantiels à son travail », explique Emma Lavigne. Atteinte en effet d’une maladie depuis très jeune, l’effort corporel qu’elle doit fournir l’engage toute entière dans celle-ci. Ces dessins et ces photographies, sur lesquel·les elle repasse chaque jour à la main, deviennent une manière « d’apporter elle-même un soin à la fragilité », poursuit-elle. En éprouvant physiquement la création, en se mettant directement en prise avec la patience qu’elle requière, et en désirant ainsi déjouer la frénésie consommatrice et la logique de dématérialisation de l’image, Tacita Dean est aussi délicate que radicale.

Se confronter au temps physique, c’est également ce que l’artiste entreprend avec une fusion d’extraits de ses premiers films tournés en Super 8, et refilmés en 35 mm – médiums eux aussi menacés par l’obsolescence. Présenté sous forme de diptyque, au rythme de vingt-quatre images par seconde, il reconstitue des fragments de sa vie et des paysages qu’elle a traversés. Tacita Dean aura imaginé un dispositif cinématographique spécifiquement pour la Rotonde, puisque le film est lui-même mis en rotation à l’intérieur de celle-ci. Annihiler la fixité, représenter le mouvement perpétuel, tout en faisant l’éloge de la contemplation lente des choses : ainsi se révèle toute la virtuosité du travail d’exploration du visible qu’entreprend l’artiste.

© Tacita Dean

© Small Sakura Study (Jindai I), 2022

© Tacita Dean

© Foreign Policy, 2016, dessin à la craie

© Tacita Dean© Tacita Dean

© The Wreck of Hope (2022), dessins à la craie

© Tacita Dean

© Tacita Dean

© Tacita Dean

© Geography Biography (2023), film 35 mm

© Tacita Dean

© Summer Memory (2023), estampe

© Tacita Dean / Courtesy of Bourse de Commerce – Pinault Collection

Explorez
Jean Painlevé : la science en rythme et les pieds dans l’eau
Jean Painlevé. Buste d’hippocampe, vers 1931. Épreuve gélatino-argentique d’époque © Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé
Jean Painlevé : la science en rythme et les pieds dans l’eau
Le musée de Pont-Aven nous invite, jusqu’au 31 mai 2026, à une plongée fascinante dans l’univers de Jean Painlevé. Bien plus qu’une...
03 mars 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Le Château d’Eau réinventé : une visite guidée dans les pas de Sophie Zénon
© Sophie Zenon
Le Château d’Eau réinventé : une visite guidée dans les pas de Sophie Zénon
Le Château d’Eau de Toulouse a rouvert ses portes le 22 novembre 2025 après dix-huit mois de travaux. Pour inaugurer ce site...
17 février 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
La sélection Instagram #546 : paysages monochromes
© sarahheartsoul / Instagram
La sélection Instagram #546 : paysages monochromes
L'hiver a effacé le bruit du monde. Cette semaine, les photographes de notre sélection Instagram arpentent des terres où la couleur s'est...
17 février 2026   •  
Lara Tabet et Yasmine Chemali remportent l’édition 2026 du BMW ART MAKERS
© Randa Mirza
Lara Tabet et Yasmine Chemali remportent l’édition 2026 du BMW ART MAKERS
BMW ART MAKERS a dévoilé le nom des nouvelles lauréates de son programme : il s’agit de l’artiste Lara Tabet et de la curatrice Yasmine...
07 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
© Malick Sidibé
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
Pour son 81e album photographique, Reporters sans frontières, l’association pour la liberté de la presse, met à l’honneur l’ouvrage de...
Il y a 3 heures   •  
L'agenda de la semaine : 5 expositions à ne pas rater !
© Sabatina Leccia
L’agenda de la semaine : 5 expositions à ne pas rater !
Cette semaine, la photographie explore la relation intime et complexe qui unit l’être humain à son environnement. Qu’il s’agisse de...
04 mars 2026   •  
Sélection Instagram #547 : sororité, joie et liberté
© maximeimbert / Instagram
Sélection Instagram #547 : sororité, joie et liberté
À l'approche du 8 mars, notre sélection Instagram célèbre les femmes par le prisme de l'amitié, de l'insouciance et de la...
04 mars 2026   •  
Jean Painlevé : la science en rythme et les pieds dans l’eau
Jean Painlevé. Buste d’hippocampe, vers 1931. Épreuve gélatino-argentique d’époque © Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé
Jean Painlevé : la science en rythme et les pieds dans l’eau
Le musée de Pont-Aven nous invite, jusqu’au 31 mai 2026, à une plongée fascinante dans l’univers de Jean Painlevé. Bien plus qu’une...
03 mars 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche