Toiletpaper passe à confesse

04 juillet 2016   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Toiletpaper passe à confesse
Alors que les Rencontres d’Arles mettent à l’affiche le magazine photo le plus branché du moment, retour sur une publication présentée par ses auteurs comme le confessionnal de leurs obsessions.

« Nous scrutons la zone grise entre le divertissement, la mode et l’art sans autre objectif que celui de l’exploration. Comme des scouts en camp d’été, mais en moins pervertis ! » Cette profession de foi iconoclaste résume bien l’esprit de ToiletPaper, magazine chic et choc créé en 2010, exposé sous forme de palissade photographique dans le Parc des ateliers d’Arles. Le festival sera d’ailleurs habillé aux couleurs acidulées de la publication. Une de leurs images, forcément iconique, a été retenue pour l’affiche. Une rangée de dents parfaites, ultra-blanches sur fond bleu pastel, est attaquée par le bec d’un corbeau. Un cliché fascinant et énigmatique. Des trois photos retenues pour cette édition des Rencontres d’Arles et sélectionnées parmi les œuvres exposées, gageons que celle de ToiletPaper marquera les festivaliers. « Elle correspond bien à l’image totémique qui nous accompagne tout l’été, mais qui ne raconte pas pour autant la programmation », résume Sam Stourdzé, le directeur des Rencontres.

Sens de la formule

Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari, à l’initiative de cette publication, ne se laissent pas approcher facilement. Les réponses aux questions adressées par e-mail (seul contact envisageable prévient d’entrée l’attaché de presse) attestent d’un art de ne rien révéler, mais avec un sens certain de la formule, un style très pince-sans-rire. Exemple : « ToiletPaper réunit toutes nos perversions débitées sincèrement à chaque page. Et si ce magazine est notre confessionnal, laissons le public être le prêtre. » Sur une photo qui représente les deux concepteurs du magazine, on donnerait pourtant l’absolution à ces deux quadragénaires au look d’ado prolongé. Le premier, Pierpaolo Ferrari, arbore une casquette de base-ball retournée et un sweat à motif de roses ; le second, Maurizio Cattelan, cultive une apparence plus sage : chemisette bleue et tempes grisonnantes […] Quand on cherche à en savoir plus sur les conditions de leur rencontre, ils expliquent s’être retrouvés « en pleine crise de milieu de vie à s’interroger sur le sens de la vie. Et nous nous sommes accordés sur le fait que ToiletPaper était probablement la meilleure réponse ». Le duo a ensuite été rejoint par Micol Talso, qui occupe la fonction de directrice artistique.

© Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari / Toiletpaper Magazine
© Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari / Toiletpaper Magazine

Recyclage d’images

Les auteurs du magazine ne s’en cachent pas : leur inspiration première est le recyclage d’images. D’une certaine manière, l’œil des concepteurs de ToiletPaper semble directement relié à leur appareil digestif. On remarquera tout d’abord que la bouffe est l’un de leurs motifs favoris, avec le corps, le sexe, les animaux […] Plus sérieusement, leur travail s’apparente à une gigantesque opération de digestion. Il s’agit d’ingurgiter des dizaines, voire des centaines d’images vues sur le Web, de couvertures de magazines, de séries de mode, d’extraits de clips ou de séquences de cinéma, d’en tirer la substance pour mieux recomposer de nouveaux clichés. On y décèle alors ici un soupçon de Hitchcock, là un cadrage qui rappelle Guy Bourdin, ailleurs une référence à Robert Mapplethorpe, voire une couleur empruntée à David LaChapelle, à moins que ce ne soit l’inverse… La mise en scène repose invariablement sur quelques ingrédients. D’une image à l’autre, l’accumulation d’éléments succède à des plans resserrés sur une action. La couleur structure toujours fortement l’image, tant par l’usage de fonds monochromes que par le recours à des tons saturés. Une fois ces observations faites, on n’en saura pas plus sur le processus créatif. Pas question par exemple de connaître l’histoire de la photo retenue pour l’affiche. « Une prise de vue de ToiletPaper, c’est comme ouvrir la boîte de Pandore : vous vous retrouvez dans une situation sur laquelle vous avez très peu de contrôle, écrivent-ils à quatre mains. Et donc, tout ce qui se passe sur le plateau de prise de vue doit y rester. »

© Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari / Toiletpaper Magazine
© Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari / Toiletpaper Magazine

Il est certain que ce rapport décomplexé aux images, cet art consommé du mélange des genres visuels, le recyclage et la citation ont toute leur place aux Rencontres d’Arles. Depuis des années, le festival envisage toutes les écritures photographiques et flirte régulièrement avec le monde de l’art contemporain. La rencontre semblait donc aller de soi. Surtout, justifie Sam Stourdzé, il y avait sens à exposer ToiletPaper dans cette édition qui présente les images d’un fameux journal « bête et méchant ». « Ils sont les dignes héritiers de l’esprit d’Hara-Kiri », assure le patron des Rencontres. À quoi on objectera que les compositions de Cattelan et Ferrari semblent moins grinçantes que celles du Professeur Choron. « L’époque n’est pas comparable. Certes, dans le contexte de la France des années 1960, réactionnaire et fermée, Hara-Kiri jouait de tous les ressorts de la vulgarité et de la libre expression. Aujourd’hui, où l’on peut publier tout ce que l’on veut, la subversion réside plutôt dans le détournement des codes et la déconstruction des messages », poursuit Sam Stourdzé.

De l’art du commerce

Quoi qu’on pense de cette esthétique séduisante et à consommation rapide, les ToiletPaper ne manquent pas de talent. En bons warholiens pratiquants, ils ont développé un sens certain du commerce et de la promotion de leur travail. Celui-ci est conçu à la manière d’une marque aux multiples déclinaisons. « Depuis le début, nous avons essayé de concevoir un critère esthétique qui peut autant s’appliquer à une fête, une petite amie ou un objet de design. » Pour l’heure, leurs images ont été imprimées sur un nombre incroyable de supports. Assiettes en porcelaine, bougies parfumées, plateaux, théières, draps de bain, tee-shirts, bagues, pendentifs, tables basses, sacs, miroirs, parapluies, savons… sont commercialisés en ligne. Et l’on promet, bien entendu, quelques surprises aux amateurs d’objets qui viendront à Arles…

… L’intégralité de cet article est à retrouver dans Fisheye #19, en kiosque actuellement.

Explorez
Festival Mondes en commun 2026 ou les empreintes en repères
© Yasmina Benabderrahmane
Festival Mondes en commun 2026 ou les empreintes en repères
Pour la 3e édition du festival Mondes en commun du musée départemental Albert-Kahn, ce sont onze photographes qui déploient leurs œuvres...
30 mai 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
BMW ART MAKERS : les vitraux organiques de Lara Tabet et Yasmine Chemali
Les Aygalades (détail), Bactériographie, impression UV sur verre, 2026 © Lara Tabet / BMW ART MAKERS
BMW ART MAKERS : les vitraux organiques de Lara Tabet et Yasmine Chemali
Lauréates du programme de mécénat BMW ART MAKERS 2026, l’artiste Lara Tabet et la commissaire Yasmine Chemali explorent les eaux...
29 mai 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Les Rencontres de Niort 2026 : nos urgences contemporaines
Piton Carré, massif du Vignemale, 2021, série De glace © Grégoire Eloy
Les Rencontres de Niort 2026 : nos urgences contemporaines
Jusqu’au 31 mai 2026, les Rencontres de la jeune photographie internationale de Niort 2026 dévoilent leur nouvelle édition. Cette année...
20 mai 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Les images de la semaine du 4 mai 2026 : en immersion !
Missingu, œuvre évolutive. 50 à 450 tirages 25 × 20 cm sur papier washi kozo 1 g. Structures suspendues, exposition NÉO-ANALOG. © Laurent Lafolie
Les images de la semaine du 4 mai 2026 : en immersion !
C’est l’heure du récap ! Alors que les pellicules de nos smartphones se remplissent chaque jour d’innombrables images, les artistes de la...
13 mai 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Nos derniers articles
Voir tous les articles
5 coups de cœur qui explorent le corps et sa mémoire
Cœur de lune © Bérangère Portella
5 coups de cœur qui explorent le corps et sa mémoire
Tous les lundis, nous vous dévoilons deux photographes qui ont retenu notre attention à travers cette rubrique coups de cœur. Cette...
15 juin 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Les images de la semaine du 8 juin 2026 : quand l’image remplace les mots
© Clara Watt
Les images de la semaine du 8 juin 2026 : quand l’image remplace les mots
C’est l’heure du récap ! Cette semaine, les images éveillent des réflexions profondes là où les mots font parfois défaut. En se...
14 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Anna Leonte Loron réinvente les représentations des femmes à table
© Anna Leonte Loron
Anna Leonte Loron réinvente les représentations des femmes à table
Avec Les Femmes ont faim, la photographe Anna Leonte Loron explore les liens entre plaisir, alimentation et représentations féminines....
13 juin 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Khames Alrefi, lauréat du Visa d’or humanitaire du CICR 2026 
Gaza City - Al-Tuffah Neighborhood © Khames Alrefi
Khames Alrefi, lauréat du Visa d’or humanitaire du CICR 2026 
Le photojournaliste Khames Alrefi reflète la destruction de Gaza à travers son projet Civilians: The First Victims. Ses images montrent...
12 juin 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA