Tokyo Limbo : le périple en terres endeuillées de Valentin Folliet

29 août 2023   •  
Écrit par Ana Corderot
Tokyo Limbo : le périple en terres endeuillées de Valentin Folliet
© Valentin Folliet

Avec Tokyo Limbo, le photographe Valentin Folliet entame le deuil de son ami disparu. Naviguant entre des paysages tokyoïtes et des natures mortes sensibles, la série nous emporte vers les fluctuations de son état émotionnel, et diffuse une immense beauté dans le malheur.

© Valentin Folliet

Perdu·es entre la vie et la mort, noyé·es dans un océan de terreur, balancé·es par des torrents de douleurs… Comment sortir la tête de l’eau pour retrouver de la douceur ? Une interrogation sans réponse, qui pourrait figurer parmi celles que s’est posées Valentin Folliet en composant sa série Tokyo Limbo. Il y a peu de temps, alors que le photographe s’apprêtait à partir au Japon, son ami de toujours, Christopher, est tombé gravement malade et a dû être hospitalisé d’urgence. « Faire un voyage au Japon était un rêve depuis de nombreuses années, j’avais notamment très envie d’y réaliser un projet photo, bien que les contours en étaient encore un peu flous. Au cours de son séjour à l’hôpital, Christopher m’a fait part de son impression d’être dans un entre-deux… Entre réel et irréel, coupé du monde, presque comme dans des limbes. J’ai pensé annuler mon voyage pour rester auprès de lui, mais il m’a encouragé à partir, et m’a promis que nous nous retrouverions après mon retour ». Rassuré par cette promesse, il s’est alors envolé pour Tokyo, mais moins d’une semaine après ce départ, Christopher est décédé. Tout s’est soudainement effondré.

Écourter le séjour, être auprès de la famille de son ami, être entouré, c’était tout ce qui importait. Mais les contraintes de calendrier et d’aéroport l’obligent à rester encore un peu sur place. Cinq jours au total : une éternité. Impuissant face au drame, vaincu et dans l’impossibilité de conscientiser ce qui vient d’arriver, seul un vide abyssal le submerge. «Je flottais à mon tour entre deux mondes, entre deux pays, entre la tristesse de ma perte et l’émerveillement de la découverte, seul et perdu dans la foule. J’ai vécu ce bref séjour comme dans des limbes irréels, comme ce dont Christopher m’avait parlé : hors du monde, hors du temps, hors de la réalité. J’ai alors compris que c’était cette sensation particulière que je voulais fixer sur mes photos et mon projet a ainsi trouvé son sens », confie-t-il.

© Valentin Folliet

© Valentin Folliet
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© Valentin Folliet

Embrasser la perte

Hagard dans les rues tokyoïtes, ne sachant plus vraiment où aller, que voir, qu’apprécier, il capte à l’argentique des instantanés, épars, ce qui se dépose sur son regard. Au dépaysement s’ajoute la désorientation à la fois intérieure et géographique qu’il subit. Désemparé, il construit ce qu’il nomme ensuite Tokyo Limbo : un titre qui résonne comme une musique pop, acidulée, métaphore de cette dualité constante, entre réel et purgatoire. De retour en France, il réalise d’autres images pour construire sa série. Des natures mortes mises en scène, créées à partir d’objets parfois utilisés pour les soins de Christopher. « Dans “Nature morte à l’urinoir” par exemple, j’utilise un pistolet d’hôpital comme vase pour ma composition, souvenir des visites faites à l’hôpital et de nos échanges d’idées artistiques. Un élément aussi banal et vulgaire qu’un pistolet se transforme en un objet délicat et raffiné. La composition de ses objets du quotidien devient une nature morte de la renaissance hollandaise », explique-t-il. À ce corpus photographique en devenir, il joint deux Polaroïds réalisés avant son départ au Japon. Une manière pour lui de témoigner de ces ultimes instants « imparfaits » de tendresse, partagés avec son ami. 

Offrande d’amour inconditionnelle, Tokyo Limbo s’inscrit dans la chair de celles et ceux qui ont perdu des êtres chers. Avec beaucoup de subtilité, Valentin Folliet nous append à réinjecter de la lumière là où elle s’était violemment dérobée. « Christopher était un artiste de talent, dans un autre domaine. Il m’a toujours encouragé et a été un véritable mentor pour moi. Tout ce que je fais depuis sa mort est fait avec l’intention de le rendre fier et j’espère être à la hauteur », écrit-il enfin en hommage à son ami défunt.

© Valentin Folliet
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