« Une légende urbaine, une mystérieuse maladie, appelée Meryachenie »

30 juin 2020   •  
Écrit par Lou Tsatsas
« Une légende urbaine, une mystérieuse maladie, appelée Meryachenie »

La photographe russe Marina Shukurova est partie durant deux semaines dans le Grand Nord, près de Mourmansk, pour documenter un mal mystérieux : l’hystérie arctique. Elle signe, avec Meryachenie, un récit hallucinatoire, rempli de mythes et d’étrangeté.

Fisheye : Pourquoi t’es-tu tournée vers la photographie ?

Marina Shukurova : Je suis une personne visuelle et j’ai toujours perçu le monde en image. Je n’ai jamais su dessiner – je ne suis ni assez patiente ni assez persévérante pour cela ! C’est pourquoi j’ai vite noué une profonde « amitié » avec la photographie. J’ai toujours été fascinée par cet instant où l’on appuie sur le déclencheur, c’est comme une brève méditation pour moi.

Comment as-tu l’habitude de travailler ?

Il m’est difficile de décrire mes méthodes de travail. Ancienne photographe commerciale, j’ai un bagage qui m’aide beaucoup, et je maîtrise différentes approches et techniques de postproduction. En revanche, il est important que chaque photographie soit attrayante, peu importe ce qu’elle représente. Ces derniers temps, je me lance dans des projets au long cours, qui mélangent plusieurs informations, niveaux de lecture et types de documents.

© Marina Shukurova

Qu’est-ce qui t’a donné envie de réaliser Meryachenie ?

L’idée a germé durant mon premier voyage dans le nord de la Russie. J’avais préparé mon périple en amont, et j’avais cherché des informations sur la région de Mourmansk. Par hasard, j’ai découvert une légende urbaine, à propos d’une mystérieuse maladie, appelée Meryachenie, qui est localisée dans les régions du cercle arctique. Si cette étrange affliction a été étudiée par les scientifiques de l’ère soviétique, leurs découvertes demeurent classifiées. Ces éléments mystérieux m’ont donné envie d’en savoir plus.

Tu t’es toi-même rendue sur ce territoire. Qu’y as-tu fait ?

Je suis partie en expédition pendant deux semaines. J’ai visité des villages de pêcheurs déserts sur les côtes de la mer de Barents et je me suis promenée dans le massif du Lovozero. J’ai rencontré des chamans et étudié les pratiques d’immersion dans un état de transe.

Peux-tu nous en dire plus sur cette étrange pathologie – Meryachenie ?

Les symptômes de la Meryachenie – ou l’hystérie arctique – sont similaires à ceux des transes chamaniques. Cependant, si les chamans sombrent consciemment dans cet été second, les malades, eux, ne peuvent le contrôler.

L’affliction est caractérisée par un état de conscience et une perception de la réalité altérés. Si la personne est toujours capable de réaliser des actions automatiques, celles-ci sont accompagnées d’un « écho » – une imitation des mots et gestes d’autrui non contrôlée – et un « appel » – une envie irrésistible de se diriger vers un endroit spécifique, souvent vers le nord et l’étoile Polaire.

© Marina Shukurova© Marina Shukurova

Quelles sont les conséquences de cette pathologie ?

Des habitants de la région m’ont dit que dans certains cas, des villages entiers se déplaçaient vers la toundra. Le second capitaine d’un bateau aurait également sauté du navire, durant une expédition vers le nord. Son équipage n’a pas réussi à le rattraper. Depuis, les bateaux sont tous équipés de camisoles de force.

Que contiennent les documents que tu as inclus dans ta série ?

Comme je l’ai dit, les recherches autour de l’hystérie arctique sont toutes classifiées. Après avoir fait une demande auprès des archives de l’État, j’ai pu accéder à seulement deux documents, qui mentionnent une expédition initiée par Alexander Barchenko (un biologiste et chercheur russe, spécialisé dans les phénomènes anormaux) sans publier ses résultats. J’ai souhaité ajouter ces documents à mes images pour souligner le manque d’informations relatives à ce sujet. J’ai également inclus dans mon projet des archives venues des habitants de la région.

On retrouve une dichotomie entre ombres et lumière dans ta série, pourquoi ?

L’ombre et la lumière sont une métaphore des altérations entre le conscient et l’inconscient. L’utilisation du flash permet de révéler les objets dans la nuit, de les exposer brutalement. Ces détails collent à mon travail, qui traite d’une certaine forme d’hystérie. On peut bien sûr faire le parallèle avec les images de Jean-Martin Charcot (neurologue française et professeur d’anatomie pathologique. Il étudie, dans les années 1870, l’hypnose et l’hystérie et reconnaît l’authenticité de cette affliction, NDLR).

© Marina Shukurova

La lumière crue du flash donne aussi à tes images une dimension surréaliste…

Il faut bien comprendre qu’en dépit des recherches menées durant l’ère soviétique, l’hystérie arctique n’est pas reconnue officiellement. Les habitants des petits villages du territoire parlent de cette maladie et se transmettent un savoir qui s’apparente au mythe. Les similarités avec les pratiques chamaniques donnent à la pathologie une dimension mystique – que je souhaitais mettre en avant dans mon travail.

Qui est ton modèle ?

Les portraits de cette série sont en fait des autoportraits. Je les ai tous réalisés durant mon séjour là-bas… Qui sait, peut-être suis-je moi-même tombée malade ?

© Marina Shukurova© Marina Shukurova

© Marina Shukurova

© Marina Shukurova© Marina Shukurova
© Marina Shukurova© Marina Shukurova

© Marina Shukurova

© Marina Shukurova© Marina Shukurova

© Marina Shukurova

© Marina Shukurova

Explorez
La sélection Instagram #540 : les bonnes résolutions
© Hugh Davison / Instagram
La sélection Instagram #540 : les bonnes résolutions
Les artistes de notre sélection Instagram de la semaine ont décidé de prendre de bonnes résolutions pour l’année 2026. L’acte de...
06 janvier 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Les coups de cœur #571 : Nicolas Gastaud et Sonia Martina
L’île la plus proche du paradis © Nicolas Gastaud
Les coups de cœur #571 : Nicolas Gastaud et Sonia Martina
Nicolas Gastaud et Sonia Martina, nos coups de cœur de la semaine, explorent des récits intimes. Le premier sonde son héritage familial...
05 janvier 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Gabrielle Hébert : l’amour comme langage intime à la Villa Médicis
Gabrielle Hébert (1853-1934), Peppino Scossa endormi dans les bras de sa mère, 11 août 1888, aristotype à la gélatine, 8,7 x 11,7 cm, Paris, musée national Ernest Hébert © Musée d’Orsay, Dist. GrandPalaisRmn / Alexis Brandt
Gabrielle Hébert : l’amour comme langage intime à la Villa Médicis
Elle a photographié l’amour – son amour – et le temps qui passe. À la Villa Médicis, Gabrielle Hébert fait de la photographie un...
01 janvier 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Dans l’œil de Marilia Destot : mémoire entre ciel et mer
© Marilia Destot / Planches Contact Festival
Dans l’œil de Marilia Destot : mémoire entre ciel et mer
Cette semaine, nous vous plongeons dans l’œil de Marilia Destot. Jusqu’au 4 janvier 2026, l’artiste expose ses Memoryscapes à Planches...
26 décembre 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
MYOP, vingt ans de photographie : défaire, refaire, rêver le monde
© Agnès Dherbeys
MYOP, vingt ans de photographie : défaire, refaire, rêver le monde
À l’occasion de son vingtième anniversaire, le collectif MYOP investit le Carré de Baudouin avec une exposition manifeste....
09 janvier 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Zexuan Zeng : la mémoire et le pouvoir
The Internal Crusade © Zexuan Zeng
Zexuan Zeng : la mémoire et le pouvoir
Le photographe Zexuan Zeng exhume lors d'un voyage les fantômes de l'Armée rouge qui ont réalisé la Longue Marche, un épisode fatal de la...
08 janvier 2026   •  
Écrit par Thomas Andrei
Le Nemesiache : avant-garde féministe sud-italienne entre art et mythe
© Lina Mangiacapre
Le Nemesiache : avant-garde féministe sud-italienne entre art et mythe
Longtemps marginalisé dans les récits de l’histoire de l’art, le collectif féministe napolitain Le Nemesiache, actif dans les années...
07 janvier 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
13 expositions photographiques à découvrir en janvier 2026
© Sarah van Rij
13 expositions photographiques à découvrir en janvier 2026
Pour occuper les journées d'hiver, la rédaction de Fisheye a sélectionné une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et...
07 janvier 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine