Viscères au poing

16 février 2023   •  
Écrit par Ana Corderot
Viscères au poing

Photographe californienne, Elizabeth Hibbard réalise une introspection de son enfance, sa vie actuelle, mais surtout, de la relation entretenue avec sa mère. Bien plus qu’un simple travail photographique, la série Swallow the Tail s’affiche comme un véritable tremplin de développement personnel pour l’artiste. Un article à découvrir dans Fisheye #57.

« Les familles sont le lieu initial d’apprentissage des rôles sociaux qui nous sont assignés, de nos corps, de notre perméabilité, et il y a inévitablement des blessures en jeu, car personne ne sort indemne de l‘enfance », affirme Elizabeth Hibbard. À l’instar de la sociologie déterministe de Pierre Bourdieu – définissant nos actions comme étant largement influencées par l’héritage de notre cercle familial –, le travail de la photographe californienne s’intéresse en partie à l’incidence des rapports familiaux, et plus précisément de la relation mère-fille dans le développement personnel et identitaire. Après avoir suivi des études de cinéma, Elizabeth Hibbard s’est finalement tournée vers la photographie, vantant son immédiateté et sa capacité à la rattacher au concret. Pour l’une de ses premières séries, Swallow the Tail, elle a choisi d’examiner en profondeur son identité via les différents rapports entretenus avec sa mère lorsqu’elles habitaient ensemble. « Mon travail avec elle a été un lieu de reconstitution, de fantaisie, de jeu avec ce qui avait toujours été considéré comme indicible. Aujourd’hui, j’ai pris suffisamment de recul pour pouvoir examiner tout cela avec plus de clarté. J’ai enfin pris conscience de la séparation qui s’était opérée lors de mon départ du foyer familial pour réfléchir au phénomène de fusion avec ma mère. Cette série et celles qui ont suivi sont reliées dans ce qu’elles catalysent de mes pensées, de mes traumatismes, et dans ce qu’elles témoignent de mes itérations du “moi”. » Le retardateur enclenché, Elizabeth Hibbard et sa mère se retrouvent, disloquent les rôles sacro-saints de la parentalité et se reconnaissent dans la manière de poser, d’habiter l’espace et de regarder l’objectif. La mère revisite une jeunesse qui lui paraissait disparue, et sa fille la guide à travers des conseils, des instructions dans la mise en scène. Une manière symbolique de reprendre le contrôle sur des éléments qui lui échappaient jusqu’alors. 

© Elizabeth Hibbard© Elizabeth Hibbard

Vient ensuite la nudité crue comme moyen d’exposer les non-dits et de revenir à l’essence même des choses et du vécu. « J’ai grandi avec des limites très lâches à la maison, donc lorsque j’ai déménagé et que j’ai commencé à vivre avec d’autres personnes en dehors de la structure familiale, la nudité est devenue taboue. Quand je repense à mon enfance, le nu me semble être une représentation visuelle plus appropriée que le reste. Il n’a rien d’intrinsèquement érotique. » Tentant de percer à jour l’énigme du lien originel – celui que la conscience a tenté maintes fois de refouler, mais qui hante encore la mémoire des corps et a fortiori de la sexualité –, Elizabeth Hibbard file la métaphore de tout ce qui la relie à sa mère. Elle revient ainsi aux prémices, au cordon ombilical qui la rattacherait éternellement à l’utérus maternel. Entre les deux, un espace sacré, à l’abri des incidences humaines. Néanmoins, réside dans l’ensemble un dégoût étrange, quelque chose qui rebute, qui arrache les peaux et qui tenterait presque de renaître, en dehors de tout et de la mère surtout. « L’attirance pour les viscères représente tout ce qui a été réprimé ou mis de côté. Je suis très inspirée par l’idée d’abjection évoquée par la psychanalyste Julia Kristeva dans son essai Powers of Horror. Le fait qu’il existe un mot pour décrire ce qui est visuellement non métabolisable me fascine. C’est pourquoi j’imagine mon corps comme une sorte de décharge de ces sentiments bannis ou inconnaissables. Le 8e art me permet d’exorciser, ne serait-ce que temporairement, les impulsions du subconscient », explique-t-elle. Qualifiés par le photographe et plasticien américain James Welling de « photos de pompes funèbres », les autoportraits d’Elizabeth Hibbard caractériseraient en réalité les étapes d’un passage à l’âge adulte doublement violent et bénéfique. « Le processus de deuil dans mes premières œuvres a fait de la place à l’intérieur de moi-même et de mon corps pour accueillir le nouveau, le présent. Par ce processus, j’ai laissé de l’espace pour la joie », conclut-elle. 

Retrouvez cet article dans le Fisheye #57.

© Elizabeth Hibbard

© Elizabeth Hibbard© Elizabeth Hibbard

© Elizabeth Hibbard

© Elizabeth Hibbard© Elizabeth Hibbard

© Elizabeth Hibbard

Explorez
La Fondation Hasselblad annonce le nom de la personne lauréate de son édition 2026
© Zanele Muholi
La Fondation Hasselblad annonce le nom de la personne lauréate de son édition 2026
Le 6 mars 2026, à Göteborg, la Fondation Hasselblad a dévoilé le nom de la personne lauréate de son édition 2026. Il s’agit de l’artiste...
Il y a 5 heures   •  
Les images de la semaine du 23 février 2026 : au cœur de l'action
© Robert Capa / France – Normandie. 6 juin 1944. Les troupes américaines prennent d'assaut la plage d'Omaha lors du débarquement du Jour J.
Les images de la semaine du 23 février 2026 : au cœur de l’action
C'est l'heure du recap' ! Photographies de rue dans des métropoles qui vivent à toute vitesse, photographies au plus près des évènements...
01 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Mia Hama et Yuji Tanno remportent le prix Zooms Japan 2026 !
© Mia Hama
Mia Hama et Yuji Tanno remportent le prix Zooms Japan 2026 !
Dans le cadre du Salon de la photo de Yokohama, ou CP+, deux artistes, Mia Hama et Yuji Tanno ont remportés le prix Zooms Japan 2026 et...
23 février 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Les images de la semaine du 16 février 2026 : de la mémoire réinventée
Image issue du court-métrage Rememory © Maru Kuleshova
Les images de la semaine du 16 février 2026 : de la mémoire réinventée
C’est l’heure du récap' ! Cette semaine, les images nous parlent de l’histoire, du temps qui passe et de ce qu’il dépose sur les esprits...
22 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
La Fondation Hasselblad annonce le nom de la personne lauréate de son édition 2026
© Zanele Muholi
La Fondation Hasselblad annonce le nom de la personne lauréate de son édition 2026
Le 6 mars 2026, à Göteborg, la Fondation Hasselblad a dévoilé le nom de la personne lauréate de son édition 2026. Il s’agit de l’artiste...
Il y a 5 heures   •  
12 expositions photographiques à découvrir en mars 2026
© Lucie Pastureau
12 expositions photographiques à découvrir en mars 2026
La rédaction de Fisheye a relevé une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et dans le reste de la France en mars 2026....
Il y a 11 heures   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
© Malick Sidibé
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
Pour son 81e album photographique, Reporters sans frontières, l’association pour la liberté de la presse, met à l’honneur l’ouvrage de...
05 mars 2026   •  
L'agenda de la semaine : 5 expositions à ne pas rater !
© Sabatina Leccia
L’agenda de la semaine : 5 expositions à ne pas rater !
Cette semaine, la photographie explore la relation intime et complexe qui unit l’être humain à son environnement. Qu’il s’agisse de...
04 mars 2026   •