Washington DC : « Le pouvoir, le secret, la surveillance, et la terreur »

Washington DC : « Le pouvoir, le secret, la surveillance, et la terreur »

Comment le pouvoir influence-t-il nos vies, lorsqu’on habite au cœur de la capitale américaine ? Avec un humour noir, Mike Osborne s’est intéressé à cette sphère politique unique au monde. En privilégiant une approche conceptuelle, le photographe américain fait, dans Federal Triangle, le portrait d’une ville prise dans l’engrenage de la puissance – et de ses travers. Entretien.

Fisheye : Peux-tu revenir sur ton parcours ?

Mike Osborne : Je suis établi à Austin, au Texas. C’est dans cet État que j’ai grandi, et étudié la littérature et la photographie, à l’Université de Stanford, avant de m’inscrire à une maîtrise en arts plastiques à l’Université du Texas. Avant de débuter Federal Triangle, j’ai habité à Washington DC pendant plusieurs années – j’y enseignais. Ce temps passé là-bas a été l’élément catalyseur de mon travail.

Qu’est-ce qui t’a d’abord attiré, dans la photographie ?

Je pense que ce qui m’a plu, c’est qu’une image réalisée avec un appareil photo peut faire écho à une analyse littéraire précise… Et pourtant, une grande partie de sa création se fait à l’extérieur, de manière spontanée. Si mon travail est généralement conceptuel, la dimension physique, le fait de se retrouver au milieu des autres, du monde pour observer et réfléchir est l’une des raisons pour laquelle j’apprécie particulièrement ce médium.

© Mike Osborne

Que souhaites-tu donner à voir, à travers tes projets ?

Dans mes projets les plus récents – comme Federal Triangle – je souhaite trouver des moyens de toucher des cultures très larges, tout en développant un langage et une approche photographiques réfléchis, délibérés.

J’espère par exemple que les images de Federal Triangle vont parler à tous ceux qui ont suivi de près ou de loin la politique américaine ces dernières années. Mais en parallèle, si l’on analyse mes images avec un angle journalistique, celles-ci deviennent inutiles, voire problématiques. Lorsque je shoote, je me trouve au bon endroit – là où quelque chose d’important se passe – mais au mauvais moment. Ou bien je m’y trouve au bon moment, mais je ne m’intéresse pas aux bonnes choses. Mes images sont des provocations, elles ne montrent rien qui attiserait la curiosité des journalistes. Pour cette raison, elles forcent le regardeur à se projeter, et révèlent certaines anxiétés.

Comment est né Federal Triangle ?

Le projet est né de mon séjour à Washington. Lorsque je suis arrivé dans la capitale américaine, je me suis immédiatement intéressé à mes brèves rencontres avec les attributs du pouvoir. On pourrait rapprocher la sphère politique de DC de l’industrie cinématographique de Los Angeles – cette chose tentaculaire que l’on ne connaît que sous sa forme médiatique, et qui, pourtant, de temps à autre, intervient dans notre quotidien. Et c’est dans ces moments que l’on parvient à apercevoir l’envers du décor.

Qu’as-tu remarqué dans ces “coulisses” ?

Les détails qui ont initialement attiré mon attention se trouvaient en périphérie du pouvoir : des hommes avec des oreillettes se tenant aux coins des rues, près de voitures aux plaques d’immatriculation diplomatiques, des SUV dissimulés derrière les manoirs de Georgetown, des jardiniers passant des contrôles évoquant ceux des aéroports avant de pénétrer dans des enceintes closes… Ces rencontres avec les marges du pouvoir m’ont poussé à m’interroger : si j’étais de nature paranoïaque, quels genres de rencontres pourraient déclencher mes peurs et fantasmes de conspiration ? Quelles situations m’évoqueraient le sentiment paradoxal de me sentir à la fois proche et très loin de l’origine du pouvoir ?

© Mike Osborne

Que signifie le titre de la série ?

Le titre du projet vient d’un complexe gouvernemental situé entre le Capitole américain et la Maison-Blanche. L’hôtel de Trump, qui se tient entre l’IRS (l’Internal Revenue Service, l’agence gouvernementale fédérale qui collecte l’impot sur le revenu et les taxes aux États-Unis, NDLR) et le siège du FBI, s’y trouve. Pour réaliser cette série, je me suis promené dans tout Washington, ainsi qu’en Virginie du nord et dans le Maryland – donc pas strictement dans ce triangle fédéral – mais j’ai tout de même choisi ce titre parce qu’il m’évoque le triangle des Bermudes. Un autre endroit empreint de mystère, de danger, de désorientation. On retrouve aussi, dans ce nom, une certaine absurdité, qui, je l’espère, fait écho à l’humour noir présent dans mon œuvre.

On retrouve notamment ce goût pour l’absurde dans ton utilisation du flash…

J’utilise en effet beaucoup de types de lumière dans ce projet – naturelle, ambiante, artificielle, flash, ou même des combinaisons de tout cela. Le flash, selon moi, transforme les images en « évidences » : des détails rendus visibles, par la lumière éclairant l’obscurité.  Bien sûr, ce qu’elle révèle peut être ordinaire ou sinistre… Cinq hommes se tenant derrière une barrière, un autre grimpant les escaliers d’un bâtiment iconique avec une machine à laver… Nettoie-t-il les marches de marbre, ou bien s’apprête-t-il à prendre d’assaut le Capitole, comme un certain 6 janvier 2021 ?

Tu joues aussi beaucoup avec les symboles, pourquoi ?

Les symboles vont de pair avec le sujet documenté, mais ils conviennent aussi particulièrement à mon approche photographique. Beaucoup de mes clichés flirtent avec l’esthétique visuelle d’autres genres : la photographie de surveillance, les thrillers, les films d’espionnages, etc. J’aime faire en sorte que mes images demeurent non-résolues.

Federal Triangle est-il lié à la présidence de Trump ?

J’ai commencé à travailler sur ce projet en 2014-2015, quelques années, donc, avant que Trump soit élu. Par conséquent, je ne dirais pas qu’il s’agit d’une réponse directe à son mandat. Une seule de mes images – prise devant son hôtel – lui fait référence directement.

Je pense que la connexion ne vient pas du contenu de mon travail, mais plutôt de l’atmosphère liée à sa présidence. Les différents scandales – le dossier Steele, le « Russiagate » et l’enquête autour de l’interférence de la Russie dans les élections de 2016, l’assassinat de Jamal Khashoggi par des agents saoudiens en Turquie – sont tous non représentables, bien qu’ils aient influencé ma manière de voir Washington.

© Mike Osborne

Quel rôle joues-tu, lorsque tu réalises tes images ?

Pour la majorité d’entre elles, je voulais adopter le point de vue d’un outsider, qui observerait les mécanismes du pouvoir depuis les marges. Pourquoi ? Tout d’abord parce que je ne travaille pas pour la presse, même si j’ai déjà réalisé des travaux photojournalistiques. Mais surtout parce qu’il me semble que l’on a déjà trop vu de photos de politiciens. Peut-on encore espérer susciter la moindre réaction en shootant un président descendant de son avion Air Force One ? Sans distance ironique ou recontextualisation, je ne crois pas.

Je voulais mettre en image cette tension que j’ai mentionnée plus haut : cette sensation d’être proche du pouvoir tout en étant incapable de le toucher. D’une certaine manière, ce contraste fait écho aux événements du 6 janvier 2021. Lorsque les manifestants sont parvenus à pénétrer dans les chambres du Sénat et des représentants. Que pouvaient-ils faire de plus ? La plupart semblaient perdus – ils se sont pris en photo et sont repartis.

En quoi le choix du noir et blanc a-t-il nourri ton propos ?

Ce choix esthétique m’a paru naturel, d’un point de vue conceptuel. Le premier titre de la série était White Vans et Black Suburbans, deux véhicules qui semblaient illustrer les différents aspects de la ville que je souhaitais aborder : le pouvoir, le secret, la surveillance, et la terreur. Le monochrome m’a aussi permis d’uniformiser d’une manière qui n’aurait pas été possible en couleur, car je shootais en intérieur, en extérieur, à tout moment du jour et de la nuit, avec différentes lumières.

Tu sembles jouer, dans ton travail, avec les frontières entre réalité, absurdité, et théories conspirationnistes…

Oui, tout à fait. Le Pizzagate en est une bonne illustration. Un groupe de conspirationnistes pensait qu’une cabale de politiciens était impliquée dans le trafic d’enfants, et qu’une pizzeria de Washington DC était, d’une manière ou d’une autre, au cœur de ce trafic. En 2016, un homme a pris sa voiture, et a parcouru des centaines de kilomètres pour mettre fin à ces événements sordides – mais complètement inventés – à la Taxi Driver ! Voilà le parfait exemple de l’imaginaire qui entre en collision avec le réel.

Si je n’ai pas cherché à illustrer cet exemple dans Federal Triangle, j’essaie cependant d’explorer l’espace entre le visible, ses interprétations, et ses conséquences.

© Mike Osborne

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