À l’Abbaye royale de l’Épau, les photographes interrogent notre environnement

20 juin 2022   •  
Écrit par Apolline Coëffet
À l'Abbaye royale de l’Épau, les photographes interrogent notre environnement

Jusqu’au 6 novembre prochain, dix photographes habillent les murs et les jardins de l’Abbaye royale de l’Épau. Dans la quiétude de ces lieux, toutes et tous invitent les visiteurs à appréhender le monde alentour sous un autre paradigme.

À l’occasion du 10e anniversaire de sa saison photographique, l’Abbaye royale de l’Épau a fait appel à dix artistes aux approches et esthétiques plurielles. Installations et autres expositions en plein air, performances sonores… Toutes convergent néanmoins vers un seul et même point : susciter le trouble ou l’étonnement de celui ou celle qui regarde. De manière ludique, le 8e art s’engage ainsi, comme il sait si bien le faire, dans des problématiques liées à l’environnement et à la complexité de nos sociétés. Propice à la réflexion, la sérénité du lieu – hors du temps en bien des aspects – ne manque pas de laisser l’espace nécessaire à l’appréhension des diverses perspectives exposées. Situé à seulement dix minutes de tramway de la gare du Mans, ce sublime écrin de verdure s’impose comme une retraite ou une parenthèse bienvenue dans notre quotidien. Si près et pourtant coupé du monde contemporain, il permet sans nul doute de mieux le réinvestir.

Mais au-delà d’un cadre idyllique, la saison photographique de l’Abbaye royale de l’Épau tire toute sa force du système de résonnances qu’elle parvient à créer. Les 13 hectares de ces lieux se muent en un vaste terrain de jeux où dialoguent des réalités parfois méconnues. Chacun et chacune des artistes présents s’approprie alors cet espace qu’ils n’ont de cesse de renouveler, toujours avec justesse. Dans la générosité du partage – au cœur de la religion qui habite le domaine –, les photographes de métier sont également allés au contact des collégiens de la région pour leur transmettre leur passion. Ensemble, ils ont pensé plusieurs installations, à l’ombre des arbres de l’abbaye séculaire, desquelles jaillissent leurs préoccupations adolescentes.

© Charles Delcourt© Charles Delcourt

© Charles Delcourt

Un mode de vie respectueux de l’environnement

Plus loin, entre les allées du jardin, des fraises, des fleurs, mais également des clichés de la photographe culinaire Pauline Daniel. Dans sa série Sous la peau, celle qui a l’habitude de procéder, selon ses mots, à « un véritable casting de fruits et légumes » s’attache ici à aborder la question du gaspillage. Main dans la main avec les Banques alimentaires – qui lui ont d’ailleurs commandé ce projet –, elle réussit le pari de réhabiliter ces végétaux jugés peu esthétiques et, à tort, impropres à la consommation. En ayant recours à l’isotopie de la séduction, elle met en tension les idées d’attirance et de répulsion, antinomiques et complémentaires, l’une ne pouvant exister sans l’autre.

Préserver la beauté du monde en exerçant le regard de l’autre est une idée également chère à Éric Pillot. Entre les platanes et les cours d’eau, caractéristiques de l’abbaye cistercienne, ses portraits d’animaux se cachent çà et là dans la verdure. Sur des clichés picturaux, des espèces sauvages et menacées sont dépeintes à la manière du Douanier Rousseau. Toutes doivent leur survie aux parcs zoologiques qui les accueillent, et semblent déjà appartenir à un temps révolu. Entre les arcs et les travées de la salle capitulaire, les photographies de Charles Delcourt apparaissent, quant à elles, sous une lumière diffuse. Nimbées d’optimisme, dans une série éponyme, elles donnent à voir le quotidien de l’île d’Eigg. Les habitants de ce territoire, situé au large de l’Écosse, en sont les propriétaires depuis 1997. Là-bas, ils ont développé un modèle énergétique renouvelable qui leur permet de vivre en autarcie, selon un mode de vie respectueux de l’environnement.

© Éric Pillot© Éric Pillot

© Éric Pillot

Repenser le monde de demain

Toutes ces problématiques écologiques portent en creux des enjeux sociaux, convoqués par d’autres photographes. Si les premiers habitants du monastère aspiraient à la quiétude et à la lumière, les étudiants congolais de Baudoin Mouanda en proposent une variation. Chez eux, les coupures de courant à répétition et le bruit incessant du foyer les empêchent de travailler. Chaque soir, ils gagnent celle qu’ils surnomment la « grande bibliothèque à la belle étoile ». À la lueur des lampadaires ou de lampes de poche, ils assouvissent ainsi leur soif de savoir. Cette résilience des êtres s’illustre également dans les sujets de Pierrot Men. Dans Là où le temps ressemble à l’océan, l’artiste distille quelques fragments d’humilité et d’humanisme. La série laisse entrevoir l’existence rudimentaire à laquelle se livrent les pêcheurs de Madagascar, dont l’activité est troublée par la pollution des mers.

Enfin, Alain Szczuczynski nous emmène aux confins de la forêt de Bercé, qui s’étend du Chêne Lorne à la Vallée des Pierres. Dans l’obscurité du Scriptorium, où se trouve l’installation, le temps se suspend. Le bruit des villes n’est plus, le chant des oiseaux le substitue. Dans cet univers virtuel et éternel, il nous invite à la rencontre de la nature environnante, mais également de celle qui sommeille en chacun de nous. Cette petite salle consacrée à la rédaction de manuscrits décline et nourrit finalement un tout autre dessein. Entre ces murs, en marge de la conjecture qui est la nôtre, c’est le monde de demain qu’il convient désormais de réécrire. Car il devient de plus en plus urgent de repenser nos modes de fonctionnements et d’agir pour la sauvegarde de notre avenir.

© Pierrot Men

© Pierrot Men

© Alain Szczuczynski

© Alain Szczuczynski

© Baudouin Mouanda

© Baudouin Mouanda

Image d’ouverture © Charles Delcourt

Explorez
Morphogenèse : carte blanche du Fresnoy au Théâtre Nanterre-Amandiers
© Momoko Seto, Planet A, film, 8 min, 2008, Production Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains
Morphogenèse : carte blanche du Fresnoy au Théâtre Nanterre-Amandiers
Rénové et rouvert en décembre 2025, le Théâtre Nanterre-Amandiers inaugure sa nouvelle saison en offrant une carte blanche au...
20 janvier 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen
Dans l’œil de Cloé Harent : derrière la falaise se cache la lumière
© Cloé Harent, Residency InCadaqués 2025
Dans l’œil de Cloé Harent : derrière la falaise se cache la lumière
Cette semaine, nous vous plongeons dans l’œil de Cloé Harent, dont l’œuvre a fait l’objet d’un accrochage lors de l’édition 2025 du...
02 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
5 coups de cœur qui photographient la neige
© Loan Silvestre
5 coups de cœur qui photographient la neige
Tous les lundis, nous partageons les projets de deux photographes qui ont retenu notre attention dans nos coups de cœur. Cette semaine...
22 décembre 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
26 séries de photographies qui capturent l'hiver
Images issues de Midnight Sun (Collapse Books, 2025) © Aliocha Boi
26 séries de photographies qui capturent l’hiver
L’hiver, ses terres enneigées et ses festivités se révèlent être la muse d’un certain nombre de photographes. À cette occasion, la...
17 décembre 2025   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Flore Prebay : Ce qui s'efface, ce qui demeure
© Flore Prebay
Flore Prebay : Ce qui s’efface, ce qui demeure
Avec Deuil Blanc, Flore Prébay réalise une réponse plastique et poétique à la disparition progressive de sa mère, atteinte de la maladie...
22 janvier 2026   •  
Écrit par Anaïs Viand
Retour sur la première saison des 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume
© Sarah Moon
Retour sur la première saison des 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume
Nouveau rendez-vous incontournable du Jeu de Paume, le 7 à 9 de Chanel permet à des artistes de renom de parler de la création des images...
21 janvier 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
© Marie Docher
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
Ce lundi 19 janvier, le jury du prix Swiss Life à 4 mains, qui associe photographie et musique, s’est réuni pour élire le duo lauréat de...
21 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Morphogenèse : carte blanche du Fresnoy au Théâtre Nanterre-Amandiers
© Momoko Seto, Planet A, film, 8 min, 2008, Production Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains
Morphogenèse : carte blanche du Fresnoy au Théâtre Nanterre-Amandiers
Rénové et rouvert en décembre 2025, le Théâtre Nanterre-Amandiers inaugure sa nouvelle saison en offrant une carte blanche au...
20 janvier 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen