Au Centre Pompidou, l’œuvre atemporelle de Barbara Crane

17 octobre 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Au Centre Pompidou, l’œuvre atemporelle de Barbara Crane
montage passant noir et blanc
© Barbara B. Crane Trust © Centre Pompidou, Janeth Rodriguez- Garcia

Jusqu’au 6 janvier 2025, la Galerie de photographies du Centre Pompidou accueille le travail de Barbara Crane, photographe américaine de renommée internationale, dont la carrière prolifique révèle une passion certaine pour l’expérimentation – à l’épreuve des années.

Des lignes minimalistes dessinant des corps, des visages encadrés de néons, des négatifs réagencés en puzzles graphiques et répétés dans une variation géométrique aux frontières de l’abstrait… Sur les cimaises de la Galerie de photographies du Centre Pompidou, l’œuvre de Barbara Crane ne peut que susciter la curiosité des visiteur·ses. Sobrement exposées, les images s’articulent en thématiques, soulignant l’aisance avec laquelle la photographe américaine évolue d’une écriture à une autre, d’une représentation classique à d’étonnantes expérimentations.

Jusqu’au 6 janvier 2025, le musée accueille la première monographie européenne d’envergure dédiée à Barbara Crane. Réunissant plus de 200 œuvres, l’événement se consacre aux 25 premières années d’une carrière longue de plus de soixante ans, montrant des images emblématiques comme inédites de la création foisonnante de l’artiste. Épreuves gélatino-argentiques, tirages instantanés, Polaroid, transferts, montages… Au détour d’un mur, les représentations s’affranchissent du réel et les expériences cultivent notre intérêt. Formée à l’histoire de l’art et la photographie au Mills College, en Californie, et à la New York University, Barbara Crane a ensuite poursuivi sa formation auprès d’Aaron Siskind à l’Institute of Design de Chicago, avant d’y enseigner, de 1967 à 1995. C’est d’ailleurs au cœur de cette métropole qu’elle trouvera l’inspiration, dédiant de nombreuses séries à son architecture, ses habitant·es, son effervescence.

passants devant la porte d'un musée
People of the North Portal (Doors), 1970-1971 Épreuve gélatino-argentique 40 x 30 cm Collection Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle, Centre Pompidou, Paris © Barbara B. Crane Trust © Centre Pompidou, Joseph Bandere
Maricopa County Fair, 1979-1980 Polaroid Polacolor type 668 8.55 x 10.8 cm Collection Barbara B. Crane Trust © Barbara B. Crane Trust © Centre Pompidou, Joseph Banderet
visage avec néons, noir et blanc
Neon Series, 1969 Épreuves gélatino-argentiques 24 x 18 cm Collection Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle, Centre Pompidou, Paris © Barbara B. Crane Trust © Centre Pompidou, Joseph Banderet
enfant buvant une canette
Private Views, 1980-1984 Polaroid Polacolor type 59 10.6 x 13.2 cm Collection Barbara B. Crane Trust © Barbara B. Crane Trust © Centre Pompidou, Audrey Laurans

Chicago, terrain d’expérimentation

Car, dans cet espace urbain, Barbara Crane imagine une contre-photographie de rue, s’inspire des tendances culturelles qui traversent les décennies. Au 35 mm, elle entame un vaste inventaire des entrées et sorties du Musée des sciences et de l’industrie, partant d’un systématisme strict pour décliner les singularités des passant·es (People of the North Portal). À la plage et dans les parcs de la ville, pourtant, cette rigidité s’efface au profit de compositions inattendues (Beaches and Parks). Dans un monochrome pourtant estival, elle fige des corps bronzés, dansant, les cadrant à hauteur de bassin, comme une ode à la liberté convoquant le mouvement hippie.

Mais Chicago s’impose également comme le berceau de nombreuses expérimentations. Dans Whole Roll, la photographe retravaille l’intégralité d’une pellicule, déconstruisant le réel pour former un récit visuel dénué de sens. Sur les mosaïques qu’elle crée, les silhouettes se répondent, privées de toute notion de gravité, figures sombres contrastant avec le gris du ciel. Avec Baxter Labs – une commande institutionnelle lui permettant de nourrir ses recherches – l’autrice développe son attrait pour les formes graphiques en composant des tableaux insolites au négatif, comme des jeux optiques venant sublimer la notion de répétition. Neon Series, projet mis au point en exposant à deux reprises le même film dans un appareil, calque, quant à lui, des enseignes lumineuses sur des portraits rapprochés, marbrant les visages de flashs et traits de lumière étonnement modernes. Enfin, s’affranchissant du noir et blanc, Barbara Crane capture les années 1980 au Polaroid, les festivals en plein air, les gestes, les expressions, les détails au plus près, comme un kaléidoscope nuancé de l’énergie d’un monde.

Une œuvre d’une grande contemporanéité

Mais c’est parfois loin de cette évolution que la photographe met à profit sa créativité, s’ancre dans une volonté de renouvellement, loin de toute notion de classicisme. Dans la chambre noire, elle invente ses Repeats. Des négatifs assemblés en miroir ou à l’envers, formant des œuvres horizontales aux résonances symétriques. Une quête de répétitions reflétant, selon elle, « l’idée de jeu, de transformation, d’infini ». Obsessionnelle, la série fait écho à une composition musicale, faite de crescendos, d’envolées adagio, et de points d’orgue se multipliant dans une boucle qu’on ne peut s’empêcher d’essayer de démêler.

Enfin, alors que la garde de ses enfants l’oblige à rester enfermée, loin de son terrain de jeu favori – la rue – elle développe, entre 1964 et 1968, Human Forms. Un travail poétique réalisé à la chambre photographique. Sur les images, dans un minimalisme délicat, elle esquisse des lignes de corps, des contours anonymes devenus silhouettes cernées d’ombres noires. Ainsi, le sens s’efface, pour laisser place à la sensation, au velouté du blanc, rehaussé par les contrastes sombres, marquant les formes. Une œuvre d’une contemporanéité remarquable dans laquelle des artistes émergent·es puisent, aujourd’hui l’inspiration. Parmi elleux, Sara Punt, et ses fragments sensuels, dont les lignes délimitent, elles aussi, les membres de ses modèles. Une manière, pour l’autrice, de souligner, dans la plus grande sobriété, les détails qui subliment la beauté de chacun·e.

montage passants
Whole Roll : Albanian Soccer Players, 1975 Épreuve gélatino-argentique 40 x 50 cm Collection Pavel and Melanie Plaksin © Barbara B. Crane Trust © DR

couple s'enlaçant de dos
Private Views, 1980-1984 Polaraid Palocolor type 59 10.6 x 13.2 cm Collection Barbara B; Crane Trust © Barbara B. Crane Trust © Centre Pompidou, Audrey Laurans

Beaches and Parks, 1972-1978 Épreuve gélatino-argentique 27 x 35 cm Collection Barbara B. Crane Trust © Barbara B. Crane Trust © Centre Pompidou, Janeth Rodriguez- Garcia
Private Views, 1980-1984 Polaroid Polacolor type 59 10.6 x 13.2 cm Collection Barbara B. Crane Trust © Barbara B. Crane Trust © Centre Pompidou, Audrey Laurans
Human Forms, 1965 Épreuves gélatino-argentiques 20 x 25 cm Collection Barbara B. Crane Trust © Barbara B. Crane Trust © Centre Pompidou, Audrey Laurans
À lire aussi
« Made in Chicago » : les horizons de la modernité
« Made in Chicago » : les horizons de la modernité
Jusqu’au 21 janvier 2023, la Galerie Rouge présente Made in Chicago, une traversée documentaire et expérientielle dans les rues de la…
21 novembre 2022   •  
Écrit par Ana Corderot
Les fragments sensuels de Sara Punt
Les fragments sensuels de Sara Punt
Dans In the absence of eye, la photographe Sara Punt déconstruit la silhouette humaine pour en faire ressortir sa splendeur. Un éloge…
25 janvier 2022   •  
Écrit par Lou Tsatsas

Explorez
Blinded by your Grace : les tempêtes chassées
© Sarah Chaplin Espenon, 2026, courtesy Loose Joints
Blinded by your Grace : les tempêtes chassées
Dans son ouvrage Blinded by the Grace, publié chez Loose Joints, Sarah Chaplin Espenon s’intéresse aux femmes chasseuses de tornades. Une...
07 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Découvrez la lauréate et les finalistes du prix de Photographie Marc Ladreit de Lacharrière 2026 !
© Sophie Zénon
Découvrez la lauréate et les finalistes du prix de Photographie Marc Ladreit de Lacharrière 2026 !
La lauréate et les finalistes du prix de Photographie Marc Ladreit de Lacharrière ont été dévoilés. Voici le palmarès de cette édition...
05 octobre 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
Fisheye vous invite au Salon Photo & Vidéo 2026 !
Le Parc aux Cerfs © Gerald Petit. Collection musée Nicéphore Niépce, Chalon-sur-Saône
Fisheye vous invite au Salon Photo & Vidéo 2026 !
Cette année, le Salon Photo & Vidéo se tiendra du 8 au 11 octobre à la grande halle de La Villette. Il s’intéressera autant à l’image...
03 octobre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Lors du Salon Photo & Vidéo, participez aux balades visuelles Sandisk™ x Fisheye !
© Diane Moyssan
Lors du Salon Photo & Vidéo, participez aux balades visuelles Sandisk™ x Fisheye !
Après les Conversations photographiques lancées à Arles l’été passé, Sandisk™ et Fisheye s’associent de nouveau et proposent des balades...
02 octobre 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Le Chant des villes : un urbain intime chez agnès b. 
© Alexandre Dupeyron
Le Chant des villes : un urbain intime chez agnès b. 
Jusqu’au 25 octobre 2026, la Galerie du Jour agnès b. présente Le Chant des villes, une exposition collective aux écritures contrastées...
Il y a 9 heures   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Blindfolded : Antoine De Winter dialogue avec les glaciers
© Antoine De Winter
Blindfolded : Antoine De Winter dialogue avec les glaciers
Dans Blindfolded, Antoine De Winter s'intéresse à la disparition des glaciers des Alpes suisses en mêlant abstractions colorées et images...
08 octobre 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Blinded by your Grace : les tempêtes chassées
© Sarah Chaplin Espenon, 2026, courtesy Loose Joints
Blinded by your Grace : les tempêtes chassées
Dans son ouvrage Blinded by the Grace, publié chez Loose Joints, Sarah Chaplin Espenon s’intéresse aux femmes chasseuses de tornades. Une...
07 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
FLASH : la photographie au cœur des périphéries
Noubia © Mohamed Bourouissa
FLASH : la photographie au cœur des périphéries
Jusqu’au 7 novembre, la commune de Fontenay-sous-Bois accueille la première édition de FLASH, festival social et citoyen qui dresse un...
06 octobre 2026   •