Portrait intimiste, Batul suit le voyage initiatique d’une protagoniste dans sa transformation radicale – de genre et de religion – suite au décès de son compagnon. Un documentaire d’une douceur poignante, pensée par un duo d’ami·es : le photographe Paul Mesnager et l’autrice Ondine de Gaulle.
« Le projet a débuté lorsque nous sommes allé·es voir Sambhay, un ami d’Ondine depuis 2018. En nous servant un agneau mijoté par ses soins, Sambhay – qui a choisi le nom d’Iqbal après sa conversion à l’Islam – nous a annoncé que son ex-compagnon est mort d’une balle perdue dans une fusillade au Cachemire. Il n’a pas pu y retourner pour honorer sa mémoire depuis l’abrogation de l’autonomie relative de la région en 2019 et le bouclage du territoire. Il nous a alors proposé de l’accompagner pour retrouver sa tombe », se souvient Paul Mesnager. C’est ainsi que débute l’odyssée de Batul. L’histoire d’une même personne aux trois prénoms, entreprenant une métamorphose nécessaire – un changement d’abord religieux, lorsqu’elle se convertit à l’Islam, puis une transition tandis qu’elle accueille le genre féminin qu’elle se sait, depuis toujours, avoir.
Durant trois semaines, le photographe, accompagné de l’autrice Ondine de Gaulle, a suivi cette protagoniste extraordinaire dans un long périple : 24 heures de bus, puis un séjour en bateau, dans une même chambre pour parcourir le Cachemire. Une proximité donnant naissance à un degré d’intimité permettant à une confiance profonde, durable de s’installer. Une confiance déjà partagée, d’ailleurs, avec sa partenaire de travail : « Avec Ondine, on se connaît depuis qu’on a 19 ans, on s’est soutenu·es dans une grande partie de nos projets respectifs », précise l’artiste. Batul, cependant, marque un nouveau tournant : une improvisation commune, nourrie par l’enchaînement des événements, autour d’un projet documentaire. « Je pense qu’on avait besoin de le porter à deux pour oser le faire et aller jusqu’au bout », ajoute Paul Mesnager. Et de ces échanges fluides, propices à la création, naît un récit imaginé en cinq chapitres, retraçant leur aventure.
Faire le portrait d’une amie
Dans le clair-obscur de la série émergent des portraits, des mains tendues, des documents, des objets. De part et d’autre, les paysages défilent, comme la rythmique d’un parcours initiatique singulier – le pouls d’un corps vivant, entreprenant une évolution radicale. « Batul a vécu un voyage qui l’a transformée en profondeur, et nous avons assisté à ces moments clés », résume le photographe. D’étape en étape, les couleurs changent, subtiles et pourtant présentes. Elles marquent les passages d’un état à un autre, soulignent les nuances de la personnalité de leur héroïne. « Le premier chapitre présente Iqbal dans sa maison familiale, en costume masculin traditionnel, avec une barbe. Le dernier montre Batul traversant la première journée de sa vie en tant que femme », poursuit-il. Çà et là, parmi les ombres qui dominent, la peine et la douleur côtoient le défi, puis la fierté. L’envie d’avancer, de se découvrir, enfin, alors qu’un deuil – et son affirmation longuement attendue – marque un besoin impérieux de survivre face à l’adversité.
C’est finalement une relation amicale qui se déploie sous nos yeux, à travers Batul. Une rencontre véritable, une manière de se confier qui n’appartient qu’aux proches. Loin de toute revendication militante, Paul Mesnager et Ondine de Gaulle s’attachent, avant tout, à faire témoignage. À raconter, avec sensibilité, une histoire unique qu’iels sont convié·es à voir progresser. « C’est mon premier portrait intimiste, et je crois que j’ai eu de la chance de tomber sur une personnelle comme elle, confie le photographe, avant de rappeler : sa vie est traversée par une diversité impressionnante d’enjeux sociopolitiques : les pressions sociales et familiales, la question des droits LGBTQIA+ en Inde et au Cachemire, la place des communautés musulmanes dans l’Inde de Narendra Modi, la coexistence d’une identité religieuse et queer… Les spectateurices peuvent découvrir son histoire et se documenter pour en savoir plus, mais je n’en tire pas trop de conclusions parce que je ne me sens pas légitime à le faire. »
Dialoguer pour éviter la polarisation
Si Paul Mesnager et Ondine de Gaulle cherchent à simplement documenter « avec le plus de sincérité possible » le cheminement personnel d’une femme au récit singulier, Batul s’inscrit néanmoins dans la continuation d’une œuvre aux teintes engagées, marquée par les stratégies de domination. Dans son précédent projet, l’auteur capturait, en effet, par vue aérienne, les traces d’exploitation dans les territoires. Un travail aux frontières de l’abstraction contrastant avec l’esthétique intimiste de ce nouveau volet. « En fait, ces projets sont deux manières d’aborder la même chose – les systèmes de dominations sociales et politiques – à deux échelles différentes. L’imagerie satellite aborde le sujet d’un point de vue international, lorsque le portrait s’intéresse à l’aspect psychologique. Pourtant, ce sont fondamentalement deux écritures documentaires ! L’une s’est simplement faite dans un canapé avec des boissons chaudes, et l’autre sur une péniche dans une zone de conflit », explique-t-il.
Conscient que la population blanche possède le monopole du narratif, l’auteur ne cherche ainsi pas à dénoncer gratuitement, à ancrer davantage les inégalités entre les perspectives et leur légitimité. À contrecourant d’un récit universel, scellant le sort de nombreuses existences, les deux créateurices font de Batul un exemple. Un exemple empreint de compassion, puisant sa force dans la subtilité pour mieux donner à voir. Comme si, au fil des images, la douceur du regard posé sur la protagoniste infusait une histoire plus globale. Comme si Batul devenait figure symbolique, touchante à l’extrême, dans son humanité. « Il me semble qu’en tant que photographe occidental, il est important de parler des dynamiques de domination dont nos pays se rendent coupables et dont on bénéficie, affirme Paul Mesnager, et de conclure : Nous traversons une période où les narrations se polarisent d’un côté comme de l’autre, et je pense que le dialogue entre les différents mondes est la seule issue possible. »