Chronique d’un féminicide

15 novembre 2021   •  
Écrit par Julien Hory
Chronique d'un féminicide

Avec son projet Case 3181, Nieves Mingueza s’attaque frontalement au problème des violences faites aux femmes. En reconstituant par l’image le déroulé d’un féminicide, elle livre une sombre enquête entre photomontage et argentique.

« Case 3181 vise à générer un sentiment d’inconfort chez le spectateur, une sorte de dérèglement psychique, une sensation d’inquiétude. » C’est ainsi que Nieves Mingueza parle de son nouveau projet et au regard du résultat, elle a atteint son objectif. Il faut dire que le sujet se prête à son ambition. Avec ce travail universitaire, la jeune espagnole aborde une thématique difficile et cruellement d’actualité : le féminicide. Pour traiter de ce fléau, elle a décidé d’employer plusieurs techniques qui lui ont permis de construire son récit. « J’utilise aussi bien la photographie, le collage, les archives que la vidéo et l’installation, explique-t-elle. Ainsi, je mélange réalité et fiction pour représenter des faits complexes et contemporains. » C’est par ce biais que l’artiste amorce la reconstitution d’un meurtre, de l’enquête qui s’en suit, jusqu’à l’enterrement de la victime. Elle nous conduit dans l’enfer de ce crime par la découverte d’indices.

Quelques années avant qu’elle ne débute Case 3181, Nieves Mingueza est à Venise, en Italie, où elle doit participer à une conférence. Comme elle est également collectionneuse, elle aime arpenter les allées des marchés aux puces et les librairies spécialisées dans les livres anciens. C’est en se promenant dans la cité des Doges qu’elle entre chez un antiquaire. Ici, elle trouve un magazine datant de 1959. En le feuilletant, elle tombe sur un article qui reconstitue, à l’aide d’un mannequin, les différentes étapes du meurtre d’une femme. Revenue à Londres où elle réside, elle range le périodique et l’oublie peu à peu. Avec l’exposition médiatique de plus en plus poussée de cas de féminicide, elle s’est souvenue de la publication qu’elle a lue et décide à son tour d’aborder le problème.

© Nieves Mingueza© Nieves Mingueza

Sur la scène de crime

« Le magazine trouvé est le référent visuel de Case 3181, se souvient l’artiste. Au départ donc, j’ai sélectionné sept images tirées de la publication. Je les ai détournées à la façon du photomontage. Ensuite, j’ai cherché un lieu qui ressemble à celui des premières images afin de réaliser les miennes et de commencer la reconstitution. La dernière étape fut de travailler sur la cohésion entre les photographies documentaires et les photomontages pour développer l’histoire. » En résulte ce que Nieves Mingueza appelle un « photo-essai » constitué de différents fragments comme autant de phases narratives d’un féminicide. Pour bien saisir Case 3181, il n’est pas inutile de décortiquer la situation à la façon d’un commentaire. Que nous raconte ce projet ?

Tout d’abord, une voiture s’arrête sur un pont dans l’obscurité. Nous pouvons apercevoir un homme et une femme (représentée par un mannequin) à l’intérieur du véhicule. Soudain une discussion animée entre les deux protagonistes se conclut par l’assassinat de la femme. Dans l’image qui succède, nous voyons le corps de la femme allongé dans la rivière et l’homme qui s’enfuit dans la nuit. Ces fragments d’action forment la première séquence de Case 3181. Ils sont accompagnés de photographies du paysage environnant et d’objets ayant appartenu à la victime disséminés un peu partout sur la scène de crime. La partie qui vient ensuite relate l’enquête de police dans des clichés pouvant symboliser le flou de la situation. Enfin, Case 3181 se termine logiquement par l’enterrement de la femme tuée. Ce récit non conventionnel et expérimental est assorti d’une vidéo qui reprend le déroulé de l’histoire.

© Nieves Mingueza

Arrêtons les violences

Cases 3181 n’est qu’un des chapitres d’un projet plus grand, One in Three Women, que Nieves Minguiza réalise dans le cadre de ses études d’art. « Avec ce projet d’envergure, décrypte-t-elle, je souhaite refléter la tension entre la visibilité croissante de ces délits dans les médias et d’un autre côté le manque de transparence persistant des violences faites aux femmes dans la vie de tous les jours. » Pour elle, il s’agit d’un engagement personnel et politique pour dénoncer ce type de crime sans blâmer les victimes, mais sans normaliser la question non plus. « La lutte contre les violences de genre ne sera pas gagnée, pense-t-elle, tant que seront maintenues les causes réelles qui les permettent, l’inégalité et l’injustice. Chacun des aspects sur lesquels se fonde le patriarcat doit être revu. »

Comment ne pas adhérer à la vision de Nieves Mingueza quand on sait que la pandémie de COVID-19 a aggravé la situation ? « Ce qu’il y a de plus traumatisant avec cette crise est que le confinement a fourni aux agresseurs une opportunité supplémentaire  de commettre leurs méfaits en toute impunité. C’est très triste et très injuste », déplore-t-elle. Effectivement, dans certains pays, les appels aux lignes d’assistance ont quintuplé. Le taux de signalement de violence conjugale a fortement augmenté durant cette période sombre qui toucha le monde entier. Il n’est donc pas inutile d’évoquer ici que des dispositifs sont en place pour dénoncer ce genre de comportement. Il y a tout d’abord le numéro dédié à ce problème, le 3919. Plusieurs sites existent également pour déclarer en ligne comme celui du gouvernement Arrêtons les violences. Mais la première des mesures à prendre passera certainement par l’éducation.

© Nieves Mingueza© Nieves Mingueza© Nieves Mingueza© Nieves Mingueza

© Nieves Mingueza© Nieves Mingueza

 

 

 

© Nieves Mingueza

© Nieves Mingueza

Explorez
Écran, écran, dis-moi ce que pensent les photographes...
© Jonathan Chandi
Écran, écran, dis-moi ce que pensent les photographes…
Indissociables de notre quotidien, les écrans et les réseaux sociaux ont radicalement transformé notre rapport à l'image. Entre la...
09 avril 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Mundane : la dramaturgie d’une violence sociale
© Salma Abedin Prithi
Mundane : la dramaturgie d’une violence sociale
Dans Mundane, série théâtrale aux contrastes maîtrisés, Salma Abedin Prithi met en scène la violence et ses dynamiques sociales dans son...
04 avril 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Pour Toujours : le regard subversif de Birgit Jürgenssen
© Birgit Jürgenssen
Pour Toujours : le regard subversif de Birgit Jürgenssen
Fortes de 130 ans d'engagement auprès des artistes, les Galeries Lafayette s'associent aux quinze ans du Centre Pompidou-Metz. Le projet...
30 mars 2026   •  
Tassiana Aït-Tahar : "Uber et l'argent du beurre"
© Tassiana Aït-Tahar
Tassiana Aït-Tahar : « Uber et l’argent du beurre »
Le 27 mars 2026, l’artiste et photographe Tassiana Aït-Tahar publie Uber Life aux éditions Fisheye, un ouvrage immersif retraçant ses...
26 mars 2026   •  
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Art Paris 2026, le printemps de l’art
© Sarfo Emmanuel Annor / The Bridge Gallery
Art Paris 2026, le printemps de l’art
Le très attendu rendez-vous de l’art contemporain a donné son coup d’envoi jeudi soir. Jusqu’à dimanche, 165 galeries présentent, sous la...
11 avril 2026   •  
Écrit par Jordane de Faÿ
Voici nos coups de cœur du salon unRepresented by a ppr oc he 2026
© Auriane Kolodziej
Voici nos coups de cœur du salon unRepresented by a ppr oc he 2026
La 4e édition d’unRepresented by a ppr oc he se tient à l'espace Molière jusqu'au 12 avril 2026. Comme à l’accoutumée, le salon fait la...
10 avril 2026   •  
Lore Van Houte : le cyanotype comme journal intime et refuge poétique
© Lore Van Houte
Lore Van Houte : le cyanotype comme journal intime et refuge poétique
Étudiante en sciences culturelles et artiste visuelle, Lore Van Houte capture la poésie de son environnement à travers le prisme bleuté...
10 avril 2026   •  
Écran, écran, dis-moi ce que pensent les photographes...
© Jonathan Chandi
Écran, écran, dis-moi ce que pensent les photographes…
Indissociables de notre quotidien, les écrans et les réseaux sociaux ont radicalement transformé notre rapport à l'image. Entre la...
09 avril 2026   •  
Écrit par Marie Baranger