Dans l’œil d’Antoni Lallican : hommage

À l'instant   •  
Écrit par Ana Corderot
Dans l’œil d'Antoni Lallican : hommage
1 © Antoni Lallican
AïdaBelloulid
Attachée de presse et compagne d’Antoni Lallican
« “Kifak ?” [“Comment vas-tu ?”], “Zawjati” [“Ma femme”], “Faransi” [“France”]. Nous avions commencé quelques temps auparavant à apprendre l’arabe, je riais de son accent, que j’entendais au loin. Ce que je pouvais entendre aussi, c’est son sourire. »

Disparu le 3 octobre dernier, tué par un drone russe dans le Donbass, Antoni Lallican, photoreporter et collaborateur pour la presse internationale, documentait le monde d’un regard patient, avenant, à la recherche du réel pour en révéler ses contours et sa consistance. D’une grande humilité et d’une humanité de geste envers les sujets photographiés, il a couvert plusieurs conflits, notamment en Syrie, dans le Haut-Karabagh ou dernièrement en Ukraine. Afin de lui rendre hommage et de louer son travail, nous avons laissé la parole à ses proches. Aïda Belloulid, sa compagne, Philémon Barbier et Adrien Vautier, ses amis photographes, nous parlent de ses images, de ce qu’elles racontent du monde et ce qu’elles disent, en creux, d’Antoni Lallican.

1-Aïda Belloulid

Attachée de presse et compagne d’Antoni Lallican

« Le 28 septembre 2024, je suivais sur une carte le vol MEA qui emmenait Antoni à Beyrouth, au plus fort de l’offensive israélienne au Liban. Une habitude prise à chacun de ses départs en reportage, et une manière pour moi de l’accompagner.

Peu après son arrivée, il m’a envoyé ses premières images : dans le sud du pays durement frappé par Israël, à Dahiyé, dans la banlieue sud de Beyrouth, ou encore à la frontière syrienne. Il avait été touché par le sort des réfugiés syriens, contraints une nouvelle fois à l’exil, cette fois pour retourner vers un pays qu’ils avaient fui treize ans plus tôt, en 2011. Le soir, au téléphone, nous parlions de leur avenir, de ce qu’ils allaient retrouver en Syrie, sous un régime paranoïaque qui voyait en chaque exilé un opposant. Quelques jours plus tard, il m’a envoyé une série, dont cette photo, prise sur la corniche de Beyrouth, où des dizaines de familles syriennes avaient trouvé refuge, comme ces deux jeunes garçons, avec leur famille.

Il m’appelait à chaque nouvelle rencontre. “Kifak ?” [“Comment vas-tu ?”], “Zawjati” [“Ma femme”], “Faransi” [“France”]. Nous avions commencé quelques temps auparavant à apprendre l’arabe, je riais de son accent, que j’entendais au loin. Ce que je pouvais entendre aussi, c’est son sourire. Il m’avait confié être heureux de ce travail, d’avoir eu le sentiment de le faire “avec moi”, d’une certaine manière. Deux mois plus tard, le 8 décembre, nous assistions ensemble à la chute de Bachar al-Assad. La veille, nous avions à peine dormi, suivant toute la nuit la reprise de chaque ville syrienne, l’une après l’autre. L’après-midi, on écrivait à nos amis : “Bachar est tombé, venez dîner et apportez du champagne.” Quelques jours plus tard, Antoni s’envolait à nouveau, cette fois pour la Syrie. »

Des jeunes soldats sur une moto
2 © Antoni Lallican
PhilémonBarbier
Photojournaliste
« Antoni savait photographier des réalités dures avec respect. Il allait chercher l’humanité, toujours.  »

2-Philémon Barbier

Photojournaliste, travaille sur les migrations et les zones de tension (Calais, Balkans, Tunisie, Syrie), installé depuis 2023 dans l’est de la RDC

« Cette photo a été prise à Palmyre, début janvier 2025.
Antoni y était parti avec le journaliste Théophile Simon. À ce moment-là, la situation restait très instable, juste après la chute de Bachar al-Assad, en décembre 2024. Le danger rôdait dans le désert, et peu de journalistes avaient pu accéder à la zone.

Il m’avait beaucoup parlé de ce départ et de ses doutes : la sécurité, le coût, la logistique… Cette image a été prise en début de soirée, à leur arrivée sur le site. Ils se retrouvaient presque seuls dans les ruines de Palmyre. On y voit un jeune combattant d’Hayat Tahrir al-Cham [groupe rebelle islamiste de la guerre civile syrienne], originaire de la région. Avec d’autres, il était revenu après des années d’exil.

Les habitants et les combattants se mêlaient dans les ruines, cherchant un peu de calme, certains venaient même y faire de la moto. C’est un moment suspendu : la nuit tombe, on ne sait pas de quoi demain sera fait. Le régime est tombé lui aussi mais l’avenir est incertain. Pourtant, dans cette latence, j’y vois de l’espoir.

C’est une photo très douce. Antoni savait photographier des réalités dures avec respect. Il allait chercher l’humanité, toujours. Ce cliché parle d’un retour, d’un répit dans le chaos. Elle dit quelque chose de la jeunesse syrienne : ces jeunes devenus combattants, qui entrevoient enfin un instant de normalité après des années de guerre.

Je crois que j’ai choisi cette photo pour ce qu’elle symbolise, mais aussi parce que je me souviens de nos échanges à ce sujet. Palmyre, c’était un lieu qu’il rêvait de voir depuis longtemps. Y être arrivé, à ce moment précis, c’était fort pour lui, et pour moi. »

Des jeunes qui nettoient une voiture rouge avec l'eau de la rivière
3 © Antoni Lallican
AdrienVautier
Photojournaliste
« Il avait cette capacité rare à photographier la guerre en regardant aussi la société, pas seulement les soldats. »

3-Adrien Vautier

Photojournaliste, couvre les zones de conflit (Ukraine, Haut-Karabagh, Arménie) pour Le Monde et d’autres médias

« Cette photo a été prise au printemps 2023, le 13 avril exactement, pendant la bataille de Bakhmout, en Ukraine.
Antoni se trouvait à Tchassiv Yar, à quelques kilomètres de la ligne de front. On y voit deux jeunes hommes, Sergei et Dima, 27 et 17 ans, en train de laver leur Lada, voiture emblématique de l’époque soviétique.

Pour moi, cette image résume la vie dans le Donbass : une guerre qui dure depuis 2014, et, malgré tout, des gestes simples, une forme de normalité qui persiste. Au premier plan, la lumière est douce, printanière, presque paisible, tandis qu’à l’arrière-plan, les fumées des bombardements rappellent la violence du contexte. Antoni travaillait alors avec son ami Georges Ivanchenko, photoreporter, blessé lors de l’attaque qui lui a coûté la vie.Antoni avait cette capacité rare à photographier la guerre en regardant aussi la société, pas seulement les soldats. Il comprenait que ce conflit touchait tout un pays, pas seulement son front.

Cette photo me touche particulièrement. Ces deux hommes, ensemble, lavant leur voiture, c’est une manière de traverser la guerre à deux. Et d’une certaine façon, j’y vois notre duo. Nous avions mêlé nos vies professionnelles et personnelles depuis 2020. On s’entendait et s’entraidait pleinement. Notre amitié a été fulgurante. Cette image, c’est en un sens celle de notre fraternité. »

170 pages
7,50 €
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