Little Trouble Girls : de l’éveil du désir

18 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Little Trouble Girls : de l'éveil du désir
Image issue de Little Trouble Girls © Urška Djukić
Image issue de Little Trouble Girls © Urška Djukić
UrškaDjukić
Réalisatrice
« Le film parle davantage d’une expérience intérieure que d’une dénonciation. »
Image issue de Little Trouble Girls © Urška Djukić

Avec Little Trouble Girls, son premier long métrage, la réalisatrice Urška Djukić signe une fresque d’une grande intensité sensorielle sur les premiers émois sexuels. On y suit Lucija, 16 ans, naviguant sur les eaux du désir, du malaise ou de l’excitation dans un environnement catholique contraignant. La cinéaste capte avec justesse tout ce qui se joue dans cet espace médian, entre l’adolescence et l’âge adulte. Un plaidoyer pour la féminité intuitive, où le corps et le droit d’en disposer sont plus que tout des enjeux politiques.

Ana Corderot : Quelle est la genèse de ton film ? Et que signifie pour toi ce titre « Little Trouble Girls » ?

Urška Djukić : L’impulsion est venue lorsque j’ai assisté à un concert d’une chorale catholique de jeunes filles d’environ 17 ans. Elles chantaient un chant ancien, très puissant, et cela m’a profondément émue. Ce qui m’a frappée, c’est qu’au premier rang, trois prêtres observaient cette performance. Il y avait d’un côté ces jeunes filles pleines de vie, de l’autre une structure religieuse très stricte. Cette image m’a fait réfléchir à la façon dont la féminité et le désir sont souvent associés à la culpabilité dans les systèmes patriarcaux. Le titre vient d’une chanson de Sonic Youth. Je l’aime parce qu’il suggère que, dans une société patriarcale et régie par une morale judéo-chrétienne, la femme est perçue, par essence, comme un « problème ». C’est Eve qui croque la pomme, et non Adam. On apprend très tôt à jouer un rôle pour être acceptée, à se restreindre, mais il reste toujours quelque chose de plus instinctif, de plus libre à l’intérieur de nous qui ne demande qu’à éclore.

Tu décris l’éveil du désir avec beaucoup de justesse. Comment as-tu filmé aussi près des corps et des sensations ?

Je voulais vraiment passer par le corps et par l’expérience intérieure du personnage de Lucija (Jara Sofija Ostan). Même dans une situation simple, il se passe énormément de choses dans le corps : des émotions, des réactions, des sensations. Je crois qu’il existe une forme d’intelligence corporelle, mais on apprend très tôt à ne plus l’écouter et à privilégier la raison, surtout en tant que femme. Filmer très près permettait de rendre cette dimension tactile et sensorielle. D’une certaine manière, c’est aussi une métaphore : une jeune fille ne peut pas être enfermée dans un cadre trop rigide, elle s’échappera toujours un peu plus fort.

Comment as-tu travaillé avec ton actrice principale pour atteindre cette justesse émotionnelle ?

Quand j’ai vu les vidéos du casting, j’ai tout de suite su que ce serait elle. Il y avait quelque chose de très particulier dans son regard. Elle avait 16 ans, et cette incertitude correspondait parfaitement au personnage.
Nous avons travaillé pendant presque un an avant le tournage, avec des répétitions physiques, des improvisations et du travail sur la voix et le corps. Au début, elle était très déconnectée de son corps. Petit à petit, elle a appris à l’habiter et à s’y sentir plus libre. Ce processus a été essentiel pour le film.

La chorale crée une communauté forte entre les filles, mais aussi une forme de pression collective…

Pour moi, la chorale est une métaphore de la société. Pour que l’ensemble fonctionne, chacun doit suivre des règles très précises. Cela ressemble beaucoup aux mécanismes sociaux, pour être accepté·e dans un groupe, il faut se conformer. Au départ, je voulais travailler avec une vraie chorale catholique que j’avais observée dans un monastère. Mais lorsque le projet est devenu plus explicite sur la question du désir, du sexe, ils ont finalement refusé de participer. Nous avons donc créé notre propre chorale.

Ce qui m’intéressait n’était pas de critiquer la religion, mais de montrer comment une jeune fille peut ressentir cette pression et s’y conformer, ou s’en défaire. Le film parle davantage d’une expérience intérieure que d’une dénonciation.

jeune filles en groupe et religieuse
Image issue de Little Trouble Girls © Urška Djukić
Image issue de Little Trouble Girls © Urška Djukić
UrškaDjukić
Réalisatrice
« Nous revenons vers la violence, vers le fascisme, vers le contrôle. Il est donc essentiel de rappeler que notre corps, notre vie, nous appartiennent. »

La photographie, le cadre semblent centraux dans ton cinéma. Quelle place leur accordes-tu ?

La photographie est essentielle pour moi, tout comme le son. Je me considère avant tout comme une conteuse visuelle. Mon processus est très intuitif, certaines idées apparaissent avant même que je puisse les expliquer rationnellement. La création est un acte mystérieux. Le cinéma est pour moi un langage visuel, les couleurs, les mouvements, les cadres racontent beaucoup de choses, parfois plus que les mots.

Ton précédent film, La Vie sexuelle de mamie, abordait déjà la sexualité féminine en Slovénie. Pourquoi ce sujet revient-il dans ton travail ?

Quand j’étais jeune, je ressentais un conflit entre ma nature intérieure et les règles imposées par la société. On nous apprend souvent à réprimer le corps et le désir. Pour La Vie sexuelle de mamie, j’ai lu de nombreux témoignages de femmes du début du 20e siècle. Ils racontaient des relations extrêmement violentes dans une société où les femmes avaient très peu de droits. Cela m’a fait comprendre l’origine de certains tabous encore très présents aujourd’hui et surtout en Slovénie, mais aussi, plus largement, dans beaucoup de sociétés marquées par des structures patriarcales très fortes. J’ai aussi compris combien ces lignes intérieures que j’avais en moi étaient fausses, fabriquées, transmises de génération en génération par les femmes elles-mêmes. Tout cela a coupé une partie de notre potentiel. Nous pourrions être tellement plus libres, tellement plus fortes, si nous n’avions pas à porter tout ce trauma.

C’est pour cela que je pense qu’il est si important de parler de ces sujets, surtout aujourd’hui, alors que les droits des femmes et le contrôle sur leur corps sont à nouveau remis en cause un peu partout. J’ai l’impression que l’humanité n’a pas vraiment évolué, c’est extrêmement inquiétant. Nous revenons vers la violence, vers le fascisme, vers le contrôle. Il est donc essentiel de rappeler que notre corps, notre vie, nous appartiennent.

Little Trouble Girls est à retrouver en salles de cinéma partout en France.

Image issue de Little Trouble Girls © Urška Djukić
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