Maputo Diary, ou la mémoire incarnée d’un lieu et de ses vies

03 janvier 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Maputo Diary, ou la mémoire incarnée d’un lieu et de ses vies
© Ditte Haarløv Johnsen
Silhouette enrobée dans un drap bleu
© Ditte Haarløv Johnsen

Pendant plus de vingt-cinq ans, la photographe Ditte Haarløv Johnsen a documenté Maputo à hauteur de vie, entre retours intimes et désillusions politiques. Publié par Disko Bay, Maputo Diary se déploie autour d’une amitié de longue durée avec les Manas, femmes transgenres dont les vies, marquées par la vulnérabilité, la résistance et la perte, deviennent le fil sensible d’un récit où mémoire, justice et responsabilité du regard s’entrelacent.

Maputo Diary est un livre de la photographe et cinéaste danoise Ditte Haarløv Johnsen, fruit de plus de vingt-cinq années passées à photographier la vie à Maputo, capitale du Mozambique, où elle a grandi dans le sillage de la lutte pour l’indépendance et aux débuts d’une longue guerre civile. À travers 121 images, accompagnées de notes de journal et de textes écrits a posteriori, l’ouvrage compose une archive profondément personnelle et pourtant collective. Oscillant entre documentaire social et recherche artistique, il donne à voir des existences souvent reléguées aux marges, en particulier celles des Manas, femmes transgenres au cœur du projet.

Ce recueil n’est ni un simple projet photographique ni un livre de souvenirs. C’est une œuvre patiente. « Maputo Diary est le récit de ma propre vie avec mes ami·es et ma famille dans la ville où j’ai grandi », explique la photographe. Dès l’origine, le projet s’inscrit dans une relation vécue, incarnée, presque organique avec la ville de Maputo, et avec celles et ceux qui l’habitent. « Avec le temps, Maputo a changé, et moi aussi », continue-t-elle. Les départs se multiplient, les morts s’accumulent, les promesses de l’après-indépendance s’effritent. « Les héros et héroïnes de mon enfance, le mouvement de libération que j’admirais tant, sont devenu·es corrompu·es et criminel·les », confie-t-elle, évoquant la désillusion politique, l’appauvrissement généralisé, et « une recolonisation par les puissances occidentales et la Chine, avec la bénédiction de l’élite au pouvoir ».

Restituer les doutes et les silences

Cette longue durée transforme profondément son regard. La jeune femme « pleine de possibilités », amoureuse de la photographie, de la chambre noire et de l’idée que tout pouvait être photographié devient une artiste qui doute. « Je suis passée d’une jeune femme qui venait de découvrir la photographie […] à une femme d’âge mûr qui interroge son regard, la nature potentiellement exploitante de la photographie, et sa place dans une histoire plus vaste. » Le médium lui-même évolue : toujours en argentique et en moyen format, mais avec une lumière plus douce, plus naturelle. « Mes images ont perdu une part de leur innocence, mais elles continuent à chercher la beauté dans des endroits improbables. »

Le livre Maputo Diary naît de la nécessité de donner une forme juste à cette accumulation de vies, de pertes et de liens. C’est finalement dans le dialogue entre photographie et écriture que l’équilibre se crée. « Les photographies, surtout lorsqu’elles sont esthétiquement belles, mentent. Elles aplatissent la complexité. » L’écriture devient alors un contrechamp indispensable : elle restitue les doutes, les contextes, les silences, « tout ce qui entoure ce 1/125e de seconde que la photographie fige et qui constitue, en réalité, la véritable histoire ». Écrire, c’est aussi se situer, précise Ditte Haarløv Johnsen : « Je devais reconnaître que j’appartiens, à ma manière, à Maputo, et que le livre est fondamentalement une recherche autour de ce que signifie appartenir. » Peu à peu, les textes s’étoffent, nourris par d’anciens carnets, par la mémoire, et par un travail mené avec les personnes photographiées. « Rien de tout cela n’était planifié ; tout s’est fait de manière organique. » Le livre se clôt sur un texte d’Eliana N’Zualo, dont la présence était essentielle : « une voix queer mozambicaine forte, capable de voir le projet à la fois de l’extérieur et de l’intérieur ».

Homme deguisé en superman
© Ditte Haarløv Johnsen
Enfant qui fait le pont
© Ditte Haarløv Johnsen
écritures sur un mur la nuit
© Ditte Haarløv Johnsen
Disko Bay
232 pages
60 €

Une œuvre en dialogue

Au cœur de Maputo Diary se déploie une relation fondatrice : celle qui lie Ditte Haarløv Johnsen aux Manas, avec qui elle partage plus de vingt ans d’amitié. « Il était impossible de raconter l’histoire de Maputo Diary sans les Manas », affirme-t-elle. Leur présence traverse le livre comme une colonne vertébrale affective, politique et mémorielle. Dès le départ, la question éthique est omniprésente. « En venant d’une position de privilège social et culturel, façonnée par la blanchité, les normes de genre et l’accès, je me suis demandé des milliers de fois : est-ce que je fais ce qu’il faut ? Ai-je le droit de raconter cette histoire ? » Avec Ingrá, Antonieta et les autres, l’artiste partage pourtant une mémoire commune : l’indépendance, l’euphorie révolutionnaire, la guerre. « Ces racines communes ont créé un lien puissant. »

La photographie n’est jamais un geste unilatéral. Chaque retour à Maputo impliquait une rencontre. « Il était entendu que je rencontrerais aussi les Manas et que je les photographierais. Elles s’y attendaient et j’ai porté cette attente comme une responsabilité profonde. » Les images sont développées localement, partagées, discutées. « Les Manas ont béni ce travail tout au long du processus, et bien sûr, nous nous sommes aussi disputées, mais la base a toujours été la compréhension et l’amour. »

« Être touché·e est souvent le début du changement »

En 2003, une première exposition à Maputo marque un tournant. À une époque où les Manas étaient fortement stigmatisées, l’accueil est inattendu. « L’exposition a été extrêmement bien reçue par le public et les médias locaux, et elle a contribué à ouvrir un espace de reconnaissance pour les Manas dans la société. » Peu après, les morts commencent. « À partir de 2004, nous en avons perdu tellement. Le VIH était partout à cette époque. » Les images se chargent alors d’un autre poids. « Soudain, les photographies étaient traversées par une signification nouvelle, celle d’une perte profonde. L’importance de documenter est devenue indéniable. » Ce rôle d’archive se poursuit jusqu’aux expositions récentes, notamment lors de l’Ulayo Fest en 2024. L’artiste y conçoit un espace à la fois commémoratif et de célébration. Un autel rend hommage aux Manas disparues. En face, des robes suspendues dans l’air deviennent « des esprits-anges colorés, dansant et veillant sur l’exposition et ses visiteur·euses ». Tout est pensé pour « créer un sentiment de connexion à travers le temps ».

Lorsque la maquette du livre est achevée, Ditte Haarløv Johnsen retourne à Maputo. « Il était évidemment impossible de publier sans leur bénédiction. » Les Manas insistent pour une version portugaise, afin que le livre « puisse avoir un impact au Mozambique ». Le projet devient alors, presque malgré lui, « sa propre archive ». À l’heure de la publication, la photographe refuse toute injonction interprétative. « Je n’ai pas d’agenda précis quant à ce que j’espère que les lecteur·rices en retireront. » Mais elle formule un vœu clair : « Être touché·e est souvent le début du changement. » Dans un monde de plus en plus polarisé, elle espère que Maputo Diary ouvre à la nuance, rappelle que « nous sommes lié·es les un·es aux autres », et que les personnes photographiées soient, avant tout, « honorées et rappelées à la mémoire parce qu’elles le méritent ».

Manas en groupe
© Ditte Haarløv Johnsen
Nature morte avec bouteille d'eau
© Ditte Haarløv Johnsen
Deux personnes s'enlacent dans leurs bras
© Ditte Haarløv Johnsen
Manas avec des fleurs dans ses bras
© Ditte Haarløv Johnsen
Un appartement avec des décorations en forme de coeurs
© Ditte Haarløv Johnsen
Enfant qui danse sur un matelas
© Ditte Haarløv Johnsen
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