Existential Boner : Taje et le langage du corps

16 août 2023   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Existential Boner : Taje et le langage du corps
© Taje
© Taje
© Taje

Véritable journal chaotique et alternatif, Existential Boner documente la transition de son auteur, Taje. Un récit aussi intime qu’universel cherchant à offrir une représentation de choix à la communauté queer.

« C’est un espace que j’ai dû créer pour réfléchir à mon parcours en tant que personne trans. Pour mettre en lumière un type de représentation qu’il me manquait en grandissant. C’était quelque chose que je devais faire, et je l’ai entrepris de manière compulsive. Pourtant, je crois que ça m’aurait demandé plus d’énergie de ne pas le réaliser », déclare Mahalia Giotto – ou Taje. Se qualifiant « d’artiste utilisant le médium photographique », il fait d’Existential Boner une mosaïque chaotique croisant image de studio, snapshots, scans ou encore street photo. En argentique comme au numérique, il fige des micro-instants, imprime dans ses souvenirs des moments d’introspection, d’extase, de vulnérabilité ou de poésie urbaine, comme une manière de se montrer aux regardeur·ses tout en faisant le portrait d’une communauté. « Je ne crois pas avoir révélé quoi que ce soit de moi dans ce travail. Et même si je sais que c’est le cas, je n’avais aucun contrôle sur cette décision. Il y avait une sorte de sensation d’urgence dans cette réalisation, quelque chose que je devais sortir de moi, et c’est ainsi qu’elle est apparue », poursuit-il. Journal de bord, épopée personnelle, performance improvisée… Sans souhaiter ancrer son projet dans une catégorie quelconque, Taje nous invite au contraire à accepter le désordre, apprivoiser la confusion, et plonger dans un univers où la grâce côtoie le laid, où le doute rencontre la fierté. Une représentation pleine de nuances d’une existence ordinaire qui pourtant n’aspire qu’à être davantage incarnée.

Force, fierté et amour

Depuis l’enfance, l’artiste mène une guerre à son corps, au genre qu’on lui a assigné. « Je l’ai toujours regardé comme quelque chose qui n’était pas à moi. C’était une entité qui me permettait d’être présent dans cette vie, comme un réceptacle de chair pour mon âme, mais rien d’autre », raconte-t-il. En grandissant, il observe et note les changements qui s’opèrent sous ses yeux, tente de se transformer tant qu’il le peut, en dessinant sur sa peau, en s’épuisant au sport, en développant des troubles alimentaires. « Lorsque j’ai réalisé que j’étais trans, tout m’a paru limpide : j’essayais en fait de reprendre possession de mon corps. Aujourd’hui, je m’entends enfin bien avec lui, on ne se combat plus », assure-t-il.

Existential Boner est une histoire d’obsession, un besoin viscéral de documenter, de partager une évolution vers l’acceptation. Premières prises d’hormones, chirurgies esthétiques, autoportraits bruts, collages graphiques… Taje se révèle sous tous ses angles, expose sa silhouette, défie l’objectif dans une bataille longue, haletante, à l’issue victorieuse. Empruntant aux codes des réseaux sociaux, il travaille son image et multiplie les selfies pour composer l’archive de sa transformation. « Ayant pris l’habitude de scruter mon allure depuis toujours, j’ai vite compris la manière dont nous nous représentons sur internet. Si je suis conscient d’éditer mon image en ligne, je vois cela comme un jeu qu’il me faut jouer si je veux exister en tant qu’artiste », affirme Taje. Et au cœur de cette multitude de souvenirs entremêlés, l’auteur parvient à faire entendre sa voix, à ancrer son histoire dans un univers fait d’ébauches, de remises en question, d’incertitudes. Un univers où se rencontrent des tags inscrits sur un mur à l’aube, après une soirée arrosée et des glitchs surréalistes évoquant la dysmorphie dont souffrent souvent les personnes trans. Un univers sensible, et profondément humain. « Finalement, je perçois ce travail comme un manifeste qui célèbre l’identité queer avec force, fierté et amour », conclut-il.

© Taje
© Taje
© Taje
© Taje

© Taje
© Taje

© Taje
© Taje
© Taje
Explorez
Rencontres d'Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
Dana Steichen, M. Steichen est surpris par Mme Steichen en train de croiser un delphinium blanc avec un delphinium violet foncé afin d'augmenter la taille des fleurs de la variété blanche, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1938 Collection Spuerkeess. © 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York.
Rencontres d’Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
La semaine d'ouverture vient de se clôturer, mais le festival, quant à lui, sera bien présent tout l'été, et ce, jusqu'au 4 octobre...
13 juillet 2026   •  
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
© Mallory Lowe Mpoka, In the Weft of Memory [Dans la trame de la mémoire] (détail), Musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa, 2025, tissage jacquard et perles de verre Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
Le prix de la photo Madame Figaro, dédié aux femmes photographes émergentes, soutenu par Kering, a récompensé, à l’occasion des...
11 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Le prix Dior de la photographie attribué à Akari Takenobu
Threshold © Akari Takenobu, pour Christian Dior Parfums
Le prix Dior de la photographie attribué à Akari Takenobu
Initié en 2018 par Christian Dior Parfums, en partenariat avec LUMA Arles et l’École nationale supérieure de la photographie (ENSP) le...
10 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Émotions et mémoire brute à la Fisheye Gallery d’Arles
© Li Hui
Émotions et mémoire brute à la Fisheye Gallery d’Arles
Cet été, la Fisheye Gallery, rouvre ses portes à Arles, avec deux expositions sous le commissariat de Tess Druot. La première réunit...
09 juillet 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen
Nos derniers articles
Voir tous les articles
La nuit américaine racontée par Laila Hida
Sange Khara, 2025 © Laila Hida
La nuit américaine racontée par Laila Hida
"Comment renouveler les imaginaires stéréotypés par l’art, l’histoire et le cinéma ?" C’est à cette question que Laila Hida tente de...
18 juillet 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Méditerranée. Est-ce là que l’on habitait ? : Anne-Lise Broyer
© Anne-Lise Broyer
Méditerranée. Est-ce là que l’on habitait ? : Anne-Lise Broyer
Sur les traces des déplacements de populations, des fractures et de l'histoire antique, Anne-Lise Broyer dépose son regard. Un travail...
17 juillet 2026   •  
Écrit par Thomas Andrei
Au Palais de la Porte Dorée, l'art dénonce les discriminations
Jane Evelyn Atwood, La boxe féminine, 2000 FNAC 2000-208 Collection du Centre national des arts plastiques © Jane Evelyn Atwood
Au Palais de la Porte Dorée, l’art dénonce les discriminations
Le musée de l’Histoire de l'immigration au Palais de la Porte Dorée présente son exposition jusqu'au 23 août 2026.
16 juillet 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
À Tours, le Jeu de Paume dévoile les secrets d’Ed Alcock
© Ed Alcock / MYOP
À Tours, le Jeu de Paume dévoile les secrets d’Ed Alcock
Secrets et mensonges. Cette exposition au nom énigmatique, présentée au Jeu de Paume de Tours, revient sur les quinze ans de pratique...
15 juillet 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin