« I have the same dream »

04 février 2021   •  
Écrit par Julien Hory
« I have the same dream »

Sélectionné au festival du court-métrage de Clermont-Ferrand, Blue Affair annonce les premiers pas de Kosuke Okahara dans le cinéma. Venu du photojournalisme, le Japonais propose une œuvre de fiction où le réel sert de matière à ses rêves.

16 février 1962. Les écrans blancs des salles obscures s’apprêtaient à accueillir un objet cinématographique qui allait durablement nourrir l’imaginaire du spectateur. Ce jour-là, le cinéaste Chris Marker est à l’affiche avec sa dernière réalisation, La Jetée. Ce court-métrage de 28 minutes rompt alors avec les dispositifs filmiques et narratifs de l’époque. Le principe : une succession logique d’images photographiques montées à la manière d’un roman-photo. Il fait ainsi peu de cas de la persistance rétinienne qui crée l’illusion de continuité d’action, mais réussit le tour de force de construire une histoire. Près de 60 ans plus tard, Kosuke Okahara s’empare de ces dispositifs, avec une démarche aussi nécessaire que personnelle.

« Honnêtement, je cherchais une sorte d’orientation dans la veine de La Jetée, admet l’auteur. Mais plus je le regardais, plus je me rendais compte que ce film ne pouvait pas m’aider pour réaliser le mien. À la différence du court-métrage de Chris Marker, Blue Affair n’est pas construit à partir d’un storyboard particulier, les images préexistaient au projet.» Il concrétise alors, dans un même temps, sa première œuvre entre fiction et documentaire. « J’ai toujours eu en tête l’idée d’en faire quelque chose de vidéographique, explique-t-il. Les scènes dont j’ai fait l’expérience quand je prenais mes photos me donnaient l’impression d’être dans un film. » Pourtant, raconter une histoire n’est pas le but premier de Kosuke Okahara. À l’instar des songes trompeurs, à l’inverse des flashs qui révèlent, Blue Affaire crée la disruption.

© Kosuke Okahara

Les contes de son sommeil

« Quand on rêve, parfois, rien n’a de sens, analyse Kosuke Okahara. Or, les scènes que j’ai photographiées avaient déjà quelque chose d’irréel. Ces instants étranges n’ont cessé ensuite d’apparaître dans mes rêves. » Dans ses représentations, que nous dit Blue Affair de son auteur ? Aucune réponse freudienne (ou analogie lynchéenne) ne saurait nous donner la clé. Pas plus que le noir et blanc cru et ses focales par moment mal ajustées ou encore son goût de l’accident. Des procédés cependant récurrents dans l’expression d’un ailleurs, d’une mémoire troublée, d’états intermittents. Ce choix est légitime. « J’adore le noir et blanc, confie l’auteur. C’est simple, mais risqué. Quand il n’y a rien à l’image, cela peut rendre quelque chose d’assez faible. »

« Quand on pense aux rêves, parfois, la couleur rend les choses trop concrètes. » Une esthétique qui constitue le fil torturé des contes de son sommeil. Mais le plus important pour Kosuke Okahara était de réaliser un film dans lequel il serait honnête avec lui-même et avec les personnes qui le traversent. Il a donc sondé son âme pour en dégager la vérité. « J’étais vraiment attiré par les gens, explique-t-il, la culture et la ville elle-même. Ses habitants ont ce charme particulier qui a attiré mon cœur. C’était vraiment comme si j’en étais tombé amoureux. » Il signe-là une lettre d’amour sous forme de poème visuel.

© Kosuke Okahara

Koza, Okinawa

Et dans cette réalisation audiovisuelle, le son joue sa partition. Une découverte pour le Japonais : « Comme je ne l’avais jamais fait auparavant, l’édition du son était un peu problématique pour moi. » Avec un ton neutre contrastant aux représentations, il déploie la réminiscence. Comme un écho, le rythme lancinant de cette phrase revient : « I have the same dream ». D’elle-même, elle impose la cadence et semblerait livrer un sens. Si elle chapitre les séquences, c’est avant tout pour annoncer les fragments et la tentative du souvenir. Le réalisateur a également donné une place importante à la rumeur de la ville, captant les ambiances. Celles des situations et des êtres surtout. De leurs paroles, leurs gestes, leur unique présence.

Il y a aussi les chambres d’hôtel et les bars, les plaisirs de la chair et l’alcool, la solitude et l’abandon de soi. Mais sommes-nous là toujours dans un rêve, aux portes de la folie, ou ancrés quelque part dans le réel ? Un repère s’impose, et grâce à lui, on garde le cap : la ville de Koza. « Quand je suis là-bas, je ressens la même chose que lorsque je plongeais en apnée dans l’océan bleu d’Okinawa (l’intitulé de la série, Blue Affair, renvoie d’ailleurs à cette étendue d’eau). Parfois, il faut respirer, pourtant vous aimeriez rester dans cet environnement.» Située à 2 000km de Tokyo, dans la préfecture insulaire d’Okinawa, la ville hante Kosuke Okahara au plus profond. « Chaque fois que je rêvais de ces moments passés dans cette ville, j’avais envie d’y revenir. La fin du film exprime en quelque sorte ma dernière volonté : y retourner et disparaître. » Lui qui aura, pour ses reportages, parcouru le monde, de la Birmanie au Soudan, de la Chine à la Colombie, cultive ici les battements sensibles du cœur.

© Kosuke Okahara

D’un film au livre

Kosuke Okahara défit les volutes évanescentes de ses sensations en les immortalisant sur la toile et désormais sur le papier. Car si Blue Affair est proposé en sélection par l’excellent festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand, le projet se poursuit en imprimerie. Une façon de ne pas limiter son écriture et de repenser l’expérience. Une maquette, dans sa conception propre, est une forme de montage.  Alors que beaucoup de récits littéraires ont trouvé une version animée, passer d’un film original au livre-photo est plus rare (La Jetée est de ceux-là). Tout est une question d’adaptation. Pour l’auteur il s’agit surtout de deux façons d’appréhender les rêves, car si le film impose son tempo, le livre photo autorise les vagabondages du lecteur.

De cette incursion dans le 7e art, Kosuke Okahara retient avant tout le potentiel créatif. « Ce médium m’a ouvert tellement de possibilités ! Je ne me suis servi que de photos que j’ai prises, d’audio que j’ai enregistrés (…) et le court-métrage m’a permis d’étudier beaucoup de pistes, en seulement 15 minutes. Je ne me rendais pas compte de tout ce que je pouvais faire. » Une liberté qui s’exprime dans la contrainte du format, mais qui offre un champ d’action presque inépuisable. Espérons qu’après Blue Affair, Kosuke Okahara poursuive son exploration du possible cinématographique.

Blue Affair, THE BACKYARD, 58€, 192 p.

 

© Kosuke Okahara

© Kosuke Okahara

© Kosuke Okahara

© Kosuke Okahara

© Kosuke Okahara

© Kosuke Okahara

© Kosuke Okahara

© Kosuke Okahara

© Kosuke Okahara

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