Immortaliser les manifestations qui animent notre monde en crise

15 décembre 2023   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Immortaliser les manifestations qui animent notre monde en crise
© Boby
© Thaddé Comar

Enjeux sociétaux, troubles politiques, crise environnementale, représentation du genre… Les photographes publié·es sur Fisheye ne cessent de raconter, par le biais des images, les préoccupations de notre époque. À travers des prismes différents, des angles et des pratiques variés, toutes et tous se font les témoins d’une contemporanéité en constante évolution. En cette fin d’année, nous nous intéressons aux diverses mobilisations et protestations qui ponctuent notre monde constamment sous tension. Au cœur des manifestations, les artistes rendent compte de citoyen·nes, démuni·es ou révolté·es, uni·es dans la protestation contre  – ou pour – une idée, un projet de loi, ou un gouvernement tout entier. Lumière sur Boby, Raphael Schumacher, Émilie Désir et Thaddé Comar, qui ont, à leur manière, alimenté les archives de l’Histoire de notre société. 

Parmi les sujets abordés sur les pages de notre site comme dans celles de notre magazine se trouve celui des manifestations. En 2023, une fois de plus, la France a été le témoin de rassemblements aussi pacifiques que tumultueux. Mobilisation contre le projet de méga-bassine à Sainte-Soline, important mouvement social contre la réforme des retraites… Le peuple n’a pas hésité à descendre dans la rue pour faire part de sa colère, de ses craintes, mais aussi de ses espoirs en un lendemain meilleur. Alors que les violences policières ne cessent de s’intensifier, et que la présence de la presse dans des contestations sociales devient parfois dangereuse, le médium s’affiche comme un outil de lutte et un moyen de documenter les conflits, instigateurs des mutations de nos sociétés. 

© Émilie Désir
© Boby
© Raphael Schumacher
© Émilie Désir

Sous les pavés, la plage… 

Rares sont les femmes photographes à parcourir les manifestations afin d’œuvrer à partager la violence qui rythme certains rassemblements. Militante de longue date, Émilie Désir ne manque pas une occasion de parcourir les foules avec son appareil argentique pour relater ce que les médias ne montrent pas. C’est d’ailleurs sous la forme de cinq fanzines publiés aux éditions Nuit Noire que la photographe a partagé ses clichés saisis durant le célèbre mouvement des Gilets jaunes, apparu en octobre 2018. « Si je décide de capturer une voiture en feu, ce n’est pas simplement pour l’esthétique. Ce n’est pas anodin qu’un individu décide d’enflammer « la rue ». C’est représentatif d’un profond malaise. Je cherche à mettre en lumière les soulèvements d’un peuple délaissé », déclarait-elle à l’époque. Bien que les manifestant·es se retrouvent magnifié·es devant l’objectif de l’artiste, ses photographies donnent à voir une brutalité significative et un ras-le-bol général saisissant. 

À l’instar d’Émilie Désir qui concluait avec optimisme dans nos lignes en 2021 que « les mauvais jours finiront », Boby entretient à travers ses images capturées dans des manifestations parisiennes la notion d’espoir et de résistance. Également engagé dans les luttes sociales, le photographe couvre de nombreuses mobilisations depuis plusieurs années pour Libération. « Mon but en arrivant en manif reste de ne pas ramener les mêmes images que les 150 photographes qui sont là. Cela m’oblige à ne pas regarder dans le même sens », précisait-il dans les pages de notre numéro anniversaire cet été. Parfois tendres et d’autres fois féroces, les photographies de Boby dressent le portrait d’une France aussi éreintée qu’optimiste. En capturant tant les participant·es que les forces armées, le photographe donne à voir un large panorama de ce qu’évoque, aujourd’hui, une manifestation, dans ses moindres détails, des violences policières jusqu’à l’amour écrasant la haine. 

© Raphael Schumacher
© Thaddé Comar

© Boby
© Raphael Schumacher

Au-delà des frontières

Chez Fisheye, nous aimons dépasser les frontières, et se rendre compte des réalités du monde entier. En début d’année, les forces de l’ordre allemandes ont évacué la ZAD de Lützerath, un village amené à être démoli pour favoriser l’extension d’une des plus grandes mines de lignite d’Europe. Originaire d’Allemagne, Raphael Schumacher s’est rendu sur place afin de saisir, entre violence et poésie sociale, ce démantèlement. Il nous confiait : « Étrangement, je me sens toujours relativement heureux et sans stress dans ces situations exceptionnelles. […] Le droit de la presse est très bien considéré ici en Allemagne. Nous en profitons toutes et tous, c’est extrêmement important pour un certain pluralisme. » Beaucoup plus silencieuses, les images du photographe se retrouvent à la frontière du documentaire et de l’artistique. Un rendu graphique et créatif audacieux qui permet tout de même de saisir la complexité et la brutalité de cette lutte. 

Dans une esthétique tout aussi novatrice, c’est à Hong Kong que Thaddé Comar a posé son œil afin d’immortaliser les manifestations prodémocratie. Loin du regard propre au photojournalisme, l’artiste français avait pour objectif d’« explorer une esthétique symbolique et intemporelle qui appréhende la réalité, à travers les échos d’une multiplicité d’images singulières ». Prenant la forme d’une fiction futuriste, How was your dream ? interroge avec créativité l’anonymat cultivé par les manifestant·es et la quête d’utopie qui les stimulent. Bien que son récit visuel diffère en de nombreux points des trois autres approches détaillées ici, Thaddé Comar voit, lui aussi, son appareil photo comme un « réel outil de luttes ».

© Émilie Désir
© Thaddé Comar
© Thaddé Comar
© Raphael Schumacher
© Boby
À lire aussi
Boby : Odieux ! Ô rage ! Ô désespoir !
© Boby
Boby : Odieux ! Ô rage ! Ô désespoir !
Lorsque je me demande pourquoi je ne suis pas photographe mais commentateur de la photographie, je regarde les photos d’Odieux Boby, et…
07 septembre 2023   •  
Écrit par Benoît Baume
Évacuation de la ZAD de Lützerath : violence et poésie sociale
Évacuation de la ZAD de Lützerath : violence et poésie sociale
Installé en Allemagne, Raphael Schumacher présente une série, à la frontière du reportage et de la photographie esthétique, sur le…
08 mars 2023   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Dans le feu des manifestations
Dans le feu des manifestations
La photographe-militante Émilie Désir, arpente les mouvements sociaux parisiens, et capture une réalité, souvent délaissée par les…
11 janvier 2021   •  
Écrit par Finley Cutts
Souvenirs d'une insurrection rêvée
Souvenirs d’une insurrection rêvée
Du Black bloc parisien, aux manifestations prodémocratie à Hong-kong, le photographe français Thaddé Comar mène une réflexion esthétisée…
20 novembre 2020   •  
Écrit par Finley Cutts
Explorez
Wet Ground : les marges ukrainiennes d’Aria Shahrokhshahi
© Aria Shahrokhshahi 2026 courtesy Loose Joints
Wet Ground : les marges ukrainiennes d’Aria Shahrokhshahi
Depuis 2019, le photographe anglo-iranien Aria Shahrokhshahi multiplie les séjours en Ukraine. Dans Wet Ground, il compose un récit en...
29 mai 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Ovoo de Margarita Galandina
© Margarita Galandina
Ovoo de Margarita Galandina
Dans Ovoo, Margarita Galandina retravaille sur des archives familiales, et se tourne plus particulièrement vers ses aïeux·lles du côté de...
29 mai 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen
Par-delà le mur du son : une immersion au cœur des soirées techno
Murs de l'Atlantique, 2013-2025 © Julie Hascoët
Par-delà le mur du son : une immersion au cœur des soirées techno
À travers les travaux de trois photographes, la maison Doisneau, à Gentilly, nous propose une immersion au cœur des soirées...
26 mai 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Le 7 à 9 de Chanel : Rodrigo Chapa, des constructions et des corps
© Rodrigo Chapa
Le 7 à 9 de Chanel : Rodrigo Chapa, des constructions et des corps
À l’occasion du 8e épisode du 7 à 9 de Chanel, qui s’est tenu le 18 mai dernier, organisé en collaboration avec le Jeu de Paume et...
22 mai 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Festival Mondes en commun 2026 ou les empreintes en repères
© Yasmina Benabderrahmane
Festival Mondes en commun 2026 ou les empreintes en repères
Pour la 3e édition du festival Mondes en commun du musée départemental Albert-Kahn, ce sont onze photographes qui déploient leurs œuvres...
Il y a 5 heures   •  
Écrit par Ana Corderot
BMW ART MAKERS : les vitraux organiques de Lara Tabet et Yasmine Chemali
Les Aygalades (détail), Bactériographie, impression UV sur verre, 2026 © Lara Tabet / BMW ART MAKERS
BMW ART MAKERS : les vitraux organiques de Lara Tabet et Yasmine Chemali
Lauréates du programme de mécénat BMW ART MAKERS 2026, l’artiste Lara Tabet et la commissaire Yasmine Chemali explorent les eaux...
29 mai 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Wet Ground : les marges ukrainiennes d’Aria Shahrokhshahi
© Aria Shahrokhshahi 2026 courtesy Loose Joints
Wet Ground : les marges ukrainiennes d’Aria Shahrokhshahi
Depuis 2019, le photographe anglo-iranien Aria Shahrokhshahi multiplie les séjours en Ukraine. Dans Wet Ground, il compose un récit en...
29 mai 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Ovoo de Margarita Galandina
© Margarita Galandina
Ovoo de Margarita Galandina
Dans Ovoo, Margarita Galandina retravaille sur des archives familiales, et se tourne plus particulièrement vers ses aïeux·lles du côté de...
29 mai 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen