Quand la photographie donne à voir un futur dystopique

01 décembre 2023   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Quand la photographie donne à voir un futur dystopique
© Marilyn Mugot
© Luca Marianaccio

Enjeux sociétaux, troubles politiques, crise environnementale, représentation du genre… Les photographes publié·es sur Fisheye ne cessent de raconter, par le biais des images, les préoccupations de notre époque. À travers des prismes différents, des angles et des pratiques variés, toutes et tous se font les témoins d’une contemporanéité en constante évolution. Parmi les sujets abordés sur les pages de notre site comme dans celles de notre magazine se trouve la dystopie. Par l’intermédiaire de portraits ou de paysages aux nuances souvent sombres et parfois illuminés par quelques touches néon, des artistes ont cherché à dépeindre un monde de fiction peu reluisant. Aujourd’hui, lumière sur Luca Marianaccio, Anaïs Ondet, Matthieu Gafsou et Marilyn Mugot.

Il va sans dire que la récurrence de certains thèmes, très spécifiques, permet d’esquisser les tendances d’une époque. L’un d’eux, retrouvé à de nombreuses reprises sur les pages numériques et papiers de Fisheye, est la dystopie. Dans la littérature comme dans le cinéma ou bien évidemment la photographie, ce genre qui irrigue bien des champs artistiques s’attache à ériger un monde de fiction au sein duquel la société subit les dérives d’un régime devenu autoritaire. Parfois, il s’agit même d’un projet tout d’abord utopique, mais dont l’issue défavorable a tourné au véritable cauchemar. Luca Marianaccio, Anaïs Ondet, Matthieu Gafsou et Marilyn Mugot font partie des artistes qui, dans leurs séries, ont eu recours au récit d’anticipation sociale pour illustrer un futur que chacune et chacun imaginent marqué par l’obscurité. Malgré un sujet d’intérêt commun, leurs œuvres se distinguent pourtant en quelques points et donnent à voir la pluralité dont peut faire preuve un tel motif.

© Luca Marianaccio
© Matthieu Gafsou / Galerie C
© Anaïs Ondet
© Luca Marianaccio

Des airs presque post-apocalyptiques

Parmi les thématiques dont nous observons le plus d’occurrences figurent sans surprise les conséquences des dérèglements climatiques et celles du développement des technologies et autres intelligences artificielles. Dans Vivants, Matthieu Gafsou s’intéresse au devenir de l’environnement. Oscillant entre le réalisme et l’allégorie, ses images témoignent de la transformation de sa relation au monde. « Depuis des années, on entend parler du réchauffement climatique, mais récemment, les choses se sont accélérées. On observe une accumulation d’évènements », soulignait-il à juste titre. Anaïs Ondet, qui signe Sans Soleil, est tout aussi consciente de ces changements. « Au commencement, il m’était difficile de poser des mots et un sujet dessus. Au bout de trois, quatre ans de travail, je peux dire que [cette série] évoque, entre autres, l’éco-anxiété, mais également la peur des technologies », nous expliquait-elle. À l’image, les portraits font face à des paysages tout aussi désolés. 

Cette crainte de l’évolution rapide des technologies se trouve également au cœur de 404 Not Found de Luca Marianaccio, qui a voulu raconter l’histoire d’une ville d’un temps à venir. « En antidatant mon point de vue à notre époque actuelle, j’invite à considérer le futur comme le présent de quelqu’un. De cette façon, notre aujourd’hui devenait aussi le demain de celles et ceux qui ne sont plus à nos côtés », indiquait-il. Ici, les portraits se font rares pour donner à voir des infrastructures et des objets technologiques ainsi que des territoires lunaires. Marilyn Mugot trace, quant à elle, les contours d’une ville aux airs post-apocalyptiques, empreinte de solitude moderne et inspirée de la Chine. « S’il s’agit d’un pays en pleine mutation, économique comme culturelle, je ne recherchais pas les lieux touristiques, mais plutôt la perte de repères qui me faisait ressentir cette notion de “fin des temps” », précisait-elle.

© Marilyn Mugot
© Anaïs Ondet

Contrastes entre noirceur et lueurs

Au niveau de la forme, les approches des photographes se recoupent autant qu’elles se distinguent. Si Anaïs Ondet et Luca Marianaccio privilégient les teintes obscures, où les noirs intenses annihilent tout contexte spatio-temporel, le second joue également avec les gris, renvoyant tantôt à des négatifs traduisant la vision de machines, tantôt à des fêlures symbolisant la rupture. « Souvent, ce qui apparaît dans mes images est le résultat d’un travail de soustraction par rapport à un macrocosme de départ. C’est un effacement continu. […] Peut-être plus qu’un langage minimaliste, le mien peut être défini comme un processus de renonciation du réel que j’essaye de poursuivre dans toutes mes recherches, et pas seulement dans 404 Not Found », révélait-il. De manière paradoxale, pour concevoir ses clichés, Anaïs Ondet a d’ailleurs eu besoin de lumière. « Les portraits sont réalisés au néon. Quelques réflecteurs complètent l’éclairage. Cela crée une ambiance sombre et profonde », assurait-elle.

Ces lueurs fluorescentes ponctuent également les compositions de Matthieu Gafsou qui, dans l’ensemble, mise davantage sur les contrastes entre séquences fuligineuses et paysages aux nuances pastel. « J’ai appelé ce projet Vivants, car je trouve plus intéressant de me focaliser sur cette dimension plutôt que sur le négatif uniquement. S’il est vrai que c’est un projet très sombre, relativement pessimiste, je voulais qu’il y ait des éclats de beauté », commentait-il dans un épisode de Focus. Ce constat s’applique aussi bien à l’univers cyberpunk de Marilyn Mugot. Les scènes nocturnes sont nimbées de teintes fuchsia, mauves ou turquoise, qui égayent presque la réalité dépeinte. « L’éclairage aux néons peut être retrouvé dans des films comme Blade Runner, Total Recall ou dans les fictions de Philip K. Dick », énumère-t-elle.

© Matthieu Gafsou / Galerie C
© Marilyn Mugot
© Matthieu Gafsou / Galerie C
© Anaïs Ondet

Rassembler celles et ceux qui s’inquiètent

Qu’importe les projets, une constante demeure : la solitude. Éprouvée à titre individuel et pourtant partagée par beaucoup, elle se distille dans chacune de ces séries. « Ces longues marches dans la nuit m’ont fait vivre des émotions intenses : mélancolie, nostalgie, solitude ou encore spleen baudelairien… », se souvenait ainsi Marilyn Mugot. « L’intime ? C’était la forme qui me convenait le mieux. Je voulais partir d’une émotion propre, de l’intérieur, sans la traiter avec distance, pour parler de ce qu’il se passe à l’extérieur », confiait Anaïs Ondet. Partir de soi comme passer par la fiction permet, finalement, d’introduire un raisonnement inductif, plus susceptible de toucher et d’interroger, peut-être, celui ou celle qui se plonge dans ces images.

« L’émergence et la progression de la société hyper-technologique – effrayante, aujourd’hui, à bien des égards pour des scénarios qui seront peut-être les nôtres d’ici peu – font naître des doutes sur ce que pourrait devenir notre quotidien. Nous devons faire face à la solitude. Je crois fermement que se confronter à son for intérieur est essentiel pour se sentir en harmonie avec ses propres actions », observait Luca Marianaccio, comme pour résumer la situation. Plus qu’un besoin d’interpeler, d’ouvrir le débat dans les arènes publiques, ces projets parviennent, en creux, à rassembler celles et ceux qui s’inquiètent, voire à les rassurer. Cela explique sans doute pourquoi les dystopies séduisent toujours autant, et ce, quel que soit leur support, malgré les aspects sombres qui les caractérisent.

À lire aussi
« 404 Not Found » : le renoncement du réel de Luca Marianaccio
« 404 Not Found » : le renoncement du réel de Luca Marianaccio
Architecte de formation, Luca Marianaccio a délaissé ses premières amours pour se consacrer au 8e art il y a maintenant douze ans. Dans…
23 juin 2022   •  
Écrit par Apolline Coëffet
« Sans soleil » : les prémonitions d’Anaïs Ondet
« Sans soleil » : les prémonitions d’Anaïs Ondet
Rencontrée à l’occasion de son projet sensible et documentaire, Mauvaises Herbes, Anaïs Ondet nous revient avec Sans Soleil. Un projet au…
15 décembre 2021   •  
Écrit par Ana Corderot
Focus #18 : Matthieu Gafsou et les nuances du vivant face à l’effondrement
Focus #18 : Matthieu Gafsou et les nuances du vivant face à l’effondrement
Le mercredi, avec Focus, nous donnons la parole à vos photographes préféré·e·s ! Dans cet épisode, Matthieu Gafsou revient sur Vivants…
29 juin 2022   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Une Chine postapocalyptique
Une Chine postapocalyptique
La photographe française Marilyn Mugot a voyagé en Chine de 2016 à 2018. Là-bas, elle a réalisé Night Project, une errance dans les…
14 mars 2019   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Explorez
Sabelo Mlangeni reçoit le prix James Barnor 2026
"Faith and Sakhi Moruping, Thembisa Township", 2004, de la série Isivumelwano © Sabelo Mlangeni
Sabelo Mlangeni reçoit le prix James Barnor 2026
La nouvelle vient de tomber : Sabelo Mlangeni remporte la troisième édition du prix James Barnor pour son œuvre autour des notions de...
08 juillet 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Découvrez les 5 lauréates du Mentorat #4 des Filles de la Photo !
© Shanna Warocquier / Lauréate du Mentorat #4 des Filles de la Photo.
Découvrez les 5 lauréates du Mentorat #4 des Filles de la Photo !
Les cinq lauréates du Mentorat #4 des Filles de la Photo ont été dévoilées. Voici le palmarès de cette édition 2026 !
30 juin 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
À l’Archevêché, Fisheye n’est jamais à cour(t) d’idées !
© Claire Jaillard
À l’Archevêché, Fisheye n’est jamais à cour(t) d’idées !
Pour la troisième année consécutive, Fisheye investit la cour de l’Archevêché à l’occasion de la semaine d’ouverture des Rencontres...
29 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Pour Andrea Orejarena, la Lune est une terre de femmes
© Andrea Orejarena
Pour Andrea Orejarena, la Lune est une terre de femmes
Voyage féministe et poétique, I love you like the moon est un récit lunaire dont les héroïnes récoltent l'énergie. Une manière pour sa...
29 juin 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Rebekka Deubner, lettres d'amour à terre
© Rebekka Deubner
Rebekka Deubner, lettres d’amour à terre
Exposé aux Rencontres d'Arles, à la Croisière, le projet La terre amoureuse de Rebekka Deubner nous parle avec une grande justesse de la...
Il y a 1 heure   •  
Écrit par Ana Corderot
Émotions et mémoire brute à la Fisheye Gallery d’Arles
© Li Hui
Émotions et mémoire brute à la Fisheye Gallery d’Arles
Cet été, la Fisheye Gallery, rouvre ses portes à Arles, avec deux expositions sous le commissariat de Tess Druot. La première réunit...
Il y a 10 heures   •  
Écrit par Deng Qiwen
Sabelo Mlangeni reçoit le prix James Barnor 2026
"Faith and Sakhi Moruping, Thembisa Township", 2004, de la série Isivumelwano © Sabelo Mlangeni
Sabelo Mlangeni reçoit le prix James Barnor 2026
La nouvelle vient de tomber : Sabelo Mlangeni remporte la troisième édition du prix James Barnor pour son œuvre autour des notions de...
08 juillet 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
L’exposition, Au bord des mondes, pour les 5 ans de La Kabine 
© Lys Arango / La Kabine
L’exposition, Au bord des mondes, pour les 5 ans de La Kabine 
Au bord des mondes : Habiter les territoires, survivre aux fractures, du 27 juin au 20 septembre, une exposition qui invite à repenser...
08 juillet 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA