

Longtemps marginalisé dans les récits de l’histoire de l’art, le collectif féministe napolitain Le Nemesiache, actif à partir des années 1970, a développé une pratique mêlant art, rituel et mythologie. Avec Le Nemesiache: Reclaiming Mythological Rituals, première monographie internationale publiée par Mousse Magazine and Publishing, l’autrice et curatrice Sonia D’Alto contribue à raviver une mémoire. Aux côtés de l’historienne de l’art Imma Tralli, elle revient sur ce travail d’archives.
Le collectif napolitain Le Nemesiache, fondé en 1970 par la philosophe et artiste Lina Mangiacapre, fait l’objet d’une monographie exceptionnelle qui met enfin en lumière la pratique radicale de ce groupe féministe. Art, rituel, mythologie, science-fiction et engagement politique se rencontrent au cœur de cette avant-garde, ancrée dans les paysages et imaginaires du sud de l’Italie, qui a ouvert des espaces de création et de pensée en dehors des normes patriarcales et capitalistes. Avec Le Nemesiache: Reclaiming Mythological Rituals, la curatrice Sonia D’Alto entreprend un geste de réactivation mémorielle à partir de documents longtemps invisibilisés – photographies, manifestes, archives intimes – pour restituer la dimension collective et visionnaire du groupe. Avec Imma Tralli, historienne de l’art et Avec Imma Tralli, historienne de l’art et fondatrice avec Roberto Pontecorvo de Marea Art Project (basé à Praiano, sur la côte amalfitaine), elle revient sur ce travail de recherche et sur les choix curatoriaux. Une publication qui consacre l’héritage des Nemesiache et l’insère dans des constellations féministes, queers et écologies artistiques actuelles.
Fisheye : Imma, comment ton intérêt pour les féminismes sud-italiens et la réappropriation des mythes par les artistes queers s’est-il développé ? Et comment s’est-il lié au travail de Sonia D’Alto et aux Nemesiache ?
Imma Tralli : Il vient du besoin de revenir au Sud d’Italie et d’interroger les récits qui traversent la Méditerranée et ceux qui ont été effacés ou marginalisés. Marea Art Project naît de ce désir. J’ai constaté que le Sud et les femmes méridionales étaient souvent réduits à des stéréotypes folkloriques ou passifs, et j’ai ressenti l’urgence de relire ces histoires selon un point de vue féministe et situé.
Lorsque j’ai rencontré Sonia D’Alto, en 2022, déjà engagée sur le lien entre féminisme, mythe et archives, j’ai immédiatement vu une forte continuité avec notre travail. Nous nous sommes retrouvées autour des Nemesiache, un groupe d’artistes napolitaines sur lequel elle travaillait. Ces femmes exploraient des narrations nouvelles du Sud, ses mythes, ses corps. Elles utilisaient l’art comme outil politique pour trouver leur place au sein des mouvements féministes européens et du Nord.



Sonia, comment as-tu découvert le travail des Nemesiache ?
Sonia D’Alto : Ma rencontre a été presque fortuite, mais inévitable. En étudiant les mouvements féministes en Italie, j’ai découvert un riche matériau encore peu historicisé. Lina Mangiacapre et les Nemesiache apparaissaient toujours de manière fragmentaire. En approfondissant, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’un collectif, mais d’une véritable constellation de pratiques – théâtre, performance, cinéma, écriture, rituels et pensée théorique – qui échappaient aux catégories traditionnelles de l’histoire de l’art.
Ce qui m’a frappée, c’est la manière dont elles reliaient engagement politique et expérimentation artistique, avec une liberté formelle étonnante. Leur travail interrogeait les corps, les genres et le territoire, créant un dialogue entre art et féminisme. Et malgré leur importance, elles restaient largement invisibles dans les récits officiels.
Le livre que tu as dirigé est la première monographie internationale consacrée aux Nemesiache. Pourquoi, selon toi, ce travail n’avait-il jamais été fait auparavant ?
Sonia D’Alto : Je crois qu’il y a plusieurs raisons. D’une part, le travail des Nemesiache était profondément anti-institutionnel. Elles ne cherchaient pas de légitimation, elles ne voulaient pas entrer dans les circuits officiels de l’art. Cela a rendu leur archivage selon des critères traditionnels plus difficile. D’autre part, il y a une question géographique et politique très forte. Naples et le sud de l’Italie ont longtemps été considérés comme marginaux par rapport aux centres du discours artistique et culturel. Si l’on ajoute à cela le fait qu’il s’agissait d’un collectif féministe radical, on comprend bien pourquoi leur travail est resté en marge.


Le mythe et le rituel occupent une place centrale dans leur travail. Comment interprétez-vous aujourd’hui cette dimension ?
Sonia D’Alto : Pour Lina Mangiacapre, le mythe n’était pas un refuge ni quelque chose d’archaïque, mais un outil politique. À travers le mythe, les Nemesiache mettaient en crise le langage patriarcal, rationnel et linéaire. Lina parlait de « pensée mythosophique », une forme de connaissance qui réunit le corps, l’imaginaire, les savoirs oraux et l’expérience collective, et qui refuse la séparation entre théorie et pratique, entre art et vie.
Imma Tralli : Cette dimension est aussi profondément liée au territoire. Le Sud est traversé par de nombreuses figures mythologiques féminines – les sirènes, la sibylle, les sorcières – que les Nemesiache ont réactivées comme forces politiques vivantes, et non comme symboles décoratifs.
Sonia, le livre accorde une place très importante aux images. Comment as-tu travaillé avec l’archive visuelle des Nemesiache ?
Sonia D’Alto : Les images n’ont jamais été pour moi de simples documents illustratifs. L’archive visuelle des Nemesiache est extrêmement fragmentaire : négatifs, diapositives, photographies non cataloguées, souvent en mauvais état, et une grande quantité de matériaux inédits. Travailler avec ces images signifiait accepter leur caractère lacunaire et fragile.
Une partie importante de cet ensemble provient du cinéma, qui occupait une place centrale dans la pratique des Nemesiache. Pendant près de vingt ans, elles ont organisé un festival de cinéma féministe qui a constitué un espace fondamental d’échange international. Les films, les photogrammes, les images en mouvement étaient pour elles des outils politiques, capables de produire des imaginaires collectifs.
Dans le livre, j’ai choisi de travailler les images par montage et associations, plutôt que de les insérer dans un récit linéaire. Je voulais que l’ouvrage fonctionne presque comme un film ou comme une archive active, où les images dialoguent entre elles, créent des tensions, ouvrent des interprétations, au lieu d’illustrer un discours déjà écrit.
Cette approche permet aussi de restituer l’intimité du collectif : les moments de préparation, de vie commune, de travail artisanal, qui sont indissociables de leur pratique artistique et politique.


Au-delà des images, le livre restitue également une dimension collective et relationnelle très forte. Pourquoi était-il important de rendre visible cet aspect ?
Sonia D’Alto : Parce que les Nemesiache n’étaient pas seulement un collectif artistique, mais une communauté de vie. Elles partageaient des espaces, du temps, des ressources, des affects. Cette dimension relationnelle est constitutive de leur pratique et ne peut pas être séparée de leur production artistique.
Rendre visible cette dimension, c’est aussi proposer une autre manière de penser l’histoire de l’art, qui ne se limite pas aux œuvres ou aux signatures individuelles, mais qui prend en compte les formes de vie et les relations qui les rendent possibles.
Qu’espérez-vous que cette monographie puisse activer aujourd’hui ?
Imma Tralli : J’espère qu’elle pourra ouvrir des espaces de recherche, de dialogue et de réappropriation. Ce livre n’est pas un point d’arrivée, mais un point de départ. Les Nemesiache constituent une généalogie féministe et méridionale qui peut encore être activée, transformée et mise en relation avec les pratiques contemporaines.
Il s’agit de prendre soin d’une mémoire pour qu’elle reste vivante et continue de circuler.
336 pages
30 €


