Issei Suda : le Japon d’après-guerre en prise avec la modernité

09 août 2024   •  
Écrit par Costanza Spina
Issei Suda : le Japon d’après-guerre en prise avec la modernité
© Issei Suda
© Issei Suda
© Issei Suda
© Issei Suda

Jusqu’au 13 octobre 2024, le centre d’art de GwinZegal, à Guingamp, présente Fushikaden, série emblématique d’Issei Suda, qui immortalise le Japon d’après-guerre. Après l’occupation américaine, l’archipel s’apprête à devenir la deuxième puissance mondiale : le photographe en capture toutes les contradictions.

Dans Fushikaden, Issei Suda explore le Japon de l’après-guerre, en prise avec la modernité galopante et ses traditions ancrées. Cette exposition du centre d’art GwinZegal revient sur les débuts du grand artiste japonais. Suda arpente Tokyo, mais aussi les provinces de Tohoku, Hokuriku et Kanto, dont il écume au cours des années 1970 les matsuri, fêtes populaires traditionnelles, mi-religieuses, mi-profanes. Les scènes photographiées baignent dans l’atmosphère crue et belliqueuse de l’été, alors que l’archipel panse les plaies de la Seconde Guerre mondiale et de l’occupation américaine.

Suda naît à Tokyo en 1940 et est diplômé du Tokyo College of Photography en 1962. Il commence sa carrière comme photographe attitré de la troupe de théâtre expérimental Tenjo Sajiki de Shuji Terayama en 1967, avant de commencer à travailler en indépendant à partir 1971. Après avoir gagné un prix pour Fushikaden en 1976, il est propulsé sous les feux de la rampe. Le titre de sa célèbre série est tiré de la théorie du théâtre nô, mais c’est de l’univers des films hollywoodien, particulièrement d’Orson Wells, qu’il s’inspire pour la construction de ses images. Avant d’être un livre et d’être entièrement diffusé en 2012, Fushikaden est publié sous forme de rensai, une série de huit portfolios, dans des numéros de Kamera Mainichi. C’est en effet dans les magazines que s’écrit l’histoire photographique du pays.  

Un électron libre

Plusieurs mouvements photographiques coexistent au Japon à cette époque. Certaines avant-gardes se concentrent sur la représentation documentaire du réel et d’autres, comme celui porté par la revue Provoke, impulsent des formes photographiques expérimentales. Les artistes explorent le flou, l’usage explosif de la couleur, jouent avec le grain afin d’exprimer de façon subjective ce monde en pleine mutation, rempli de paradoxes. Dans ce contexte, Suda est un électron libre. De nature timide et indépendante, il utilise l’objectif de façon plus classique, au moins au premier abord. En réalité, ces carrés, réalisés au Rolleiflex, immortalisent ses contemporain·es avec beaucoup d’humour, d’absurdité, en adoptant une approche du réel radicale et sans filtres. Si, d’un premier regard, ses photographies laissent entrevoir des inspirations humanistes occidentales, l’artiste japonais ne fait qu’emprunter certains codes pour les dépasser. Ainsi, il parvient à créer un langage qui lui est propre et à représenter le Japon et ses traditions séculaires avec poésie et anticonformisme. Issei Suda puise davantage dans le surréalisme que dans le réalisme, à bien y regarder. Comme le souligne le centre d’art, le photographe est happé par les expressions des acteur·ices de kabuki, « le corps d’une femme sur la plage, des enfants se rendant à l’école, des postures improbables ou rigides, les yeux fermés… Le photographe porte une attention acérée aux détails insignifiants de la vie ».

À lire aussi
Reporters sans frontières : Regarder le Japon pour ce qu’il est
Julie Glassberg, Le mont Fuji depuis le camion de M. Yamamoto, livreur de bois résidant à Shizuoka, préfecture d’Aichi, sur l’île de Honshū. © Julie Glassberg
Reporters sans frontières : Regarder le Japon pour ce qu’il est
Le 76ᵉ album de la collection 100 photos pour la liberté de la presse, publié par Reporters sans frontières, s’aventure au Japon et…
25 juin 2024   •  
Écrit par Marie Baranger
Centre d'art GwinZegal : sublimer le territoire
Centre d’art GwinZegal : sublimer le territoire
Le nouveau Centre d’art GwinZegal a ouvert ses portes au sein de l’ancienne prison de Guingamp, le 26 avril 2019. Un espace magnifique…
29 avril 2019   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Lee Miller à Saint-Malo : une exposition présente de rares images de la Seconde Guerre mondiale
© Lee Miller Archives, Angleterre 2024
Lee Miller à Saint-Malo : une exposition présente de rares images de la Seconde Guerre mondiale
À l’occasion du 80e anniversaire de la libération de Saint-Malo, la chapelle de l’École nationale supérieure de la marine…
17 mai 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Explorez
Flore Prebay : Ce qui s'efface, ce qui demeure
© Flore Prebay
Flore Prebay : Ce qui s’efface, ce qui demeure
Avec Deuil Blanc, Flore Prébay réalise une réponse plastique et poétique à la disparition progressive de sa mère, atteinte de la maladie...
Il y a 7 heures   •  
Écrit par Anaïs Viand
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
© Marie Docher
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
Ce lundi 19 janvier, le jury du prix Swiss Life à 4 mains, qui associe photographie et musique, s’est réuni pour élire le duo lauréat de...
21 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les coups de cœur #573 : Ninon Boissaye et Guillaume Millet
00/00/0000 - 00:00, de la série (Ni) Non © Ninon Boissaye
Les coups de cœur #573 : Ninon Boissaye et Guillaume Millet
Ninon Boissaye et Guillaume Millet, nos coups de cœur de la semaine, s’intéressent à des sujets engagés et à des moments de flottement....
19 janvier 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Jo Ratcliffe et Martin Parr : quand paysages et société se reflètent
© Martin Parr
Jo Ratcliffe et Martin Parr : quand paysages et société se reflètent
Au Jeu de Paume, du 30 janvier au 24 mai 2026, deux expositions majeures de photographie interrogent la manière dont l’image rend compte...
17 janvier 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Flore Prebay : Ce qui s'efface, ce qui demeure
© Flore Prebay
Flore Prebay : Ce qui s’efface, ce qui demeure
Avec Deuil Blanc, Flore Prébay réalise une réponse plastique et poétique à la disparition progressive de sa mère, atteinte de la maladie...
Il y a 7 heures   •  
Écrit par Anaïs Viand
Retour sur la première saison des 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume
© Sarah Moon
Retour sur la première saison des 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume
Nouveau rendez-vous incontournable du Jeu de Paume, le 7 à 9 de Chanel permet à des artistes de renom de parler de la création des images...
21 janvier 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
© Marie Docher
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
Ce lundi 19 janvier, le jury du prix Swiss Life à 4 mains, qui associe photographie et musique, s’est réuni pour élire le duo lauréat de...
21 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Morphogenèse : carte blanche du Fresnoy au Théâtre Nanterre-Amandiers
© Momoko Seto, Planet A, film, 8 min, 2008, Production Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains
Morphogenèse : carte blanche du Fresnoy au Théâtre Nanterre-Amandiers
Rénové et rouvert en décembre 2025, le Théâtre Nanterre-Amandiers inaugure sa nouvelle saison en offrant une carte blanche au...
20 janvier 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen